Le modèle du Giec, un acquis majeur pour le XXIe siècle ?

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La méthodologie des travaux du GIEC, une avancée significative pour le traitement d’autres enjeux planétaires ?

 

Le dispositif du Giec représente peut-être une avancée capitale dans l’histoire de la civilisation occidentale. Une avancée porteuse d’espoir au-delà du seul périmètre de l’analyse des questions relatives aux changements climatiques. Pourquoi, comment ?

Rappelons en quelques mots les objectifs et les méthodes de travail du Giec. Il s’agit d’un dispositif ayant pour vocation de structurer la réflexion à propos d’un sujet d’envergure planétaire, le changement climatique – sujet aux multiples paramètres climatiques, technologiques, économiques, démographiques interconnectés… Crée en 1988 par le Conseil Exécutif de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) le GIEC a reçu en 2007 le prix Nobel de la paix. Il se compose de trois groupes de travail qui traitent respectivement des aspects scientifiques, de la vulnérabilité de systèmes socio-économiques et naturels au changement climatique et de l’évaluation des choix qui permettraient de limiter les effets du changement climatique.

La façon dont se déroulent les travaux du Giec est hautement instructive. Arrêtons-nous un instant sur son mode d’organisation du travail. Le groupe de travail 1, celui qui traite des aspects scientifiques, bénéficie d’une reconnaissance indiscutable de ses analyses d’ensemble. Sa méthode de travail est considérée comme un modèle de coopération scientifique appliquée à un sujet extrêmement complexe. On observe le diagnostic se préciser tout au long des rapports successifs de 1990 à 2014, les analyses s’approfondir, les marges d’incertitude se réduire. Les désaccords au sein de ce groupe de travail existent, le contraire serait surprenant, mais le diagnostic scientifique global qui en ressort est massivement reconnu et soutenu par la très large majorité de ses membres. En revanche les travaux des groupes 2 et 3 sont loin d’avoir obtenu, dans les domaines des sciences sociales, le même degré de reconnaissance et de consensus que le Groupe 1 dans les sciences de la nature. Cela n’est pas franchement surprenant, mais il vaut la peine d’en préciser les raisons : dans le groupe 1 le travail est très complexe mais le genre de complexité qui en constitue l’objet d’étude est assez peu dépendant des affaires humaines : à force de méthode, d’analyses, de mesures et de projections on parvient au final à un consensus fiable et partagé. Dans les groupes 2 et 3 en revanche on touche directement à la pratique des sciences sociales, dont la première réaction est de défendre la démarche business as usual, terme qu’a fini par reprendre le Giec pour dénommer l’un de ses scénarios de base. Néanmoins le diagnostic fait l’objet de rapports détaillés et « d’une synthèse à l’usage des décideurs ».

Bien sûr on pourra objecter au Giec sa lenteur à élaborer des diagnostics partagés, sa lourdeur organisationnelle et administrative, sa difficulté à établir des préconisations opérationnelles concrètes, et finalement on pourra aller jusqu’à interroger sa pertinence même dans la mesure où il n’a pas réussi jusqu’ici à enclencher des véritables prises de décision susceptibles de sécuriser l’avenir climatique de la planète. Ce serait un jugement bien sévère, qui condamnerait peut-être une des plus belles et rapides réussites de la réflexion internationale depuis les accords de Breton Woods.

Car en quelques années (2 décennies ?) le changement climatique est passé du statut de sujet scientifique complexe, difficilement compréhensible pour le commun des mortels, au statut d’enjeu politique massif et planétaire, et globalement reconnu comme tel par la communauté internationale. La structuration du GIEC en trois groupes de travail, le panel d’étude qu’il suscite, le planning qu’il définit… ont contribué à réorganiser jusqu’à notre perception de la question climatique. Le Giec coordonne les contributions de 235 auteurs représentant 58 pays, 10 000 références scientifiques, intègre plus de 38 000 commentaires critiques ; il coordonne une succession de réunions officielles et formelles, d’arènes de négociations internationales, intègre le rôle des lobbies, des forums hybrides où se croisent toutes sortes d’entités morales et physiques… les évolutions des problématiques centrales de la recherche scientifique, l’apparition de nouvelles pratiques, le croisement des enjeux scientifiques, technologiques, économiques, industriels, financiers et politiques… les nouvelles relations, les nouveaux échanges entre science, expertise, politique… les nouveaux rapports de forces, et les nouvelles distributions des pouvoirs entre gouvernements, militaires et entreprises privées. Il donne corps au concept de partenariat public- privé dans de nouveaux domaines. Tout ceci représente une expérience du plus grand intérêt.

Il faut souligner ici que le Giec ouvre la voie d’une approche planétaire, structurée, démocratique et transparente qui représente peut-être le plus grand acquis culturel de ce début de XXIe siècle. Dans le marasme des crises financières à répétition, de la montée des intégrismes de toutes sortes, des impasses stratégiques mondiales sur plusieurs sujets engageant l’avenir de l’humanité, des doutes sur les bienfaits du progrès et de la croissance économique, le Giec apporte la pointe d’optimisme la plus tangible quant à la capacité de la civilisation occidentale à prendre son destin en main quand l’urgence le commande. Que de tels progrès dans la conscience collective soient possibles si rapidement à l’échelle du monde entier sur un sujet aussi complexe, que l’ensemble des travaux parvienne à converger pour présenter aux décideurs un panel aussi large et précis du champ des possibles climatiques, – il y a consensus sur les scénarios les plus probables pour l’évolution du climat jusqu’à la fin du siècle – et pour illustrer des scénarios suffisamment clairs pour permettre théoriquement l’action collective – voilà qui suggère l’idée d’étendre ce type d’expérience à d’autres sujets.

Car nombre de défis scientifiques ou stratégiques concernent l’ensemble de la planète en ce début du XXIe siècle, et il n’existe aucune enceinte officielle où ces défis peuvent être étudiés comme ils le sont pour la question du climat dans le cadre du Giec. D’autres enjeux requièrent une expertise internationale. Ce mode d’expertise, de communication à la fois avec et entre les instances dirigeantes et les citoyens, cet agencement des données factuelles dans l’optique de préparer des négociations planétaires, voici peut-être un modèle à étendre à d’autres questions de grande envergure, comme la faim dans le monde, la préservation de la biodiversité (en 2010 l’ONU a créé un comité de ce type pour la biodiversité), la transition énergétique, l’usage du nucléaire, la dispersion de la puissance, la régulation des marchés financiers, la lutte contre l’évasion fiscale, l’usage des composants du génome humain, et pourquoi pas l’attitude à adopter vis-à-vis des actes terroristes.

En fait le Giec occupe la place laissée vide par une gouvernance mondiale qui n’existe pas, dans un univers pourtant de plus en plus régit par des échanges mondialisés, et dont les externalités négatives s’étendent très loin dans l’espace et dans le temps. La plus grande originalité du Giec consiste en ceci qu’il est devenu une  institution qui « représente la nature ». C’est une grande première. D’ordinaire, dans toute négociation internationale, ce n’est jamais la nature, le monde, ni la biodiversité (le commun) qui sont représentés, ce sont toujours des États, des industries, des intérêts publics ou privés ; jamais des intérêts véritablement planétaires. Avec le Giec nous assistons à la naissance d’un dispositif ayant pour vocation d’exprimer un point de vue planétaire, en l’occurrence sur la question climatique. Le Giec n’a certainement pas encore complétement nettoyé tous ses diagnostics des influences de certaines chapelles scientifiques, industrielles ou politiques, mais nul doute qu’il est sur le chemin pour y parvenir.

C’est en ce sens que le fonctionnement du Giec mérite toute notre attention. Il est bien possible qu’il représente un acquis récent d’importance pour la civilisation occidentale. Il représente la première manifestation d’une approche réellement cosmopolitique dans le sens où l’entrée dans l’ère de l’Anthropocène nous impose à présent d’envisager l’avenir.

Le concept de géo-ingénierie climatique vise la manipulation délibérée du climat terrestre pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique dû à l’émission de gaz à effet de serre. On en parle de plus en plus. Elle fait l’objet d’intenses réflexions depuis quelques temps, et bénéficie depuis peu de forts investissements technoscientifiques, industriels, politiques. Des groupes industriels y réfléchissent, et commencent à préparer des programmes d’intervention dans ce domaine. C’est un domaine – on ne peut pas encore parler de filière industrielle – qui se propose de faire de l’aménagement  des caractéristiques environnementales de l’atmosphère son objet d’intervention. Il s’agit en quelque sorte d’élaborer une prestation d’intendance planétaire, qui pourrait aller jusqu’à « climatiser » la planète. Quels sont les constituants les plus récurrents de cette utopie scientiste ?

Rappelons la nature du problème : à l’origine, c’est la crainte que les changements climatiques ne deviennent tellement importants que de graves conséquences puissent devenir inévitables, ou encore que des mécanismes de rétroaction accélèrent les changements climatiques même si nous parvenions à ralentir les émissions de carbone. Dans ce cadre, un courant d’opinion fait actuellement avancer l’idée que la géo-ingénierie permettrait d’éviter des dégâts qui, si rien n’est fait, deviendraient  inévitables. Le coup d’envoi de ces réflexions avait été sifflé au tout début du XXIe siècle avec cette communication de Paul Crutzen, deux ans après qu’il ait popularisé le concept d’Anthropocène. « Si une catastrophe globale ne se produit pas tout de suite (météorite, guerre mondiale ou pandémie), l’humanité deviendra la force dominant l’environnement durant des siècles. Les scientifiques et ingénieurs font face à un grand défi, celui de mener la société de l’ère de l’Anthropocène vers une gestion durable. Cet enjeu demande un comportement humain juste sur tous les plans. Il peut même avoir pour conséquence des projets de géo-ingénierie à grande échelle et acceptés internationalement afin « d’optimiser » le climat par exemple. Pour l’instant, nous nous déplaçons encore dans ce domaine largement en terra incognita. »[1]

Observons en quoi cela pourrait consister plus précisément, ne serait-ce que pour prendre conscience de la nature des solutions envisagées, ainsi que des risques et opportunités qui y sont associés. Sont évoquées plusieurs moyens opérationnels pour matérialiser cette géo-ingénierie. Ils ont d’emblée une dimension planétaire qui interroge fortement. On parle par exemple de parasol spatial : il s’agirait d’envoyer dans l’espace des milliards d’écrans destinés à dévier les rayons du soleil, et donc de diminuer la température de la Terre. On parle également de déverser du sulfate de fer sur les déserts marins planctoniques : ainsi on fertiliserait l’océan Austral par développement d’algues planctoniques capables de stocker d’importantes quantités de carbone. On évoque aussi la création de puits de carbone, l’idée étant ici de stocker le gaz carbonique selon des moyens qui éviteraient la fuite du carbone dans l’atmosphère. L’idée de mettre à profit le désert du Sahara a aussi été étudiée : il s’agirait là de créer artificiellement un mécanisme de condensation d’eau, à l’aide de tours autogénératrices d’air humide destiné à enclencher un cycle d’évaporation et de précipitations en jouant sur les différences d’altitude et de de température… Enfin l’augmentation de la quantité d’aérosols dans l’atmosphère est également citée avec insistance : c’est le moyen préconisé par P Crutzen, qui développa cette idée à la suite de l’éruption du Mont Pinatubo en 1991. Cette année-là, les cendres projetées par l’irruption volcanique dans l’atmosphère ont assombri suffisamment la Terre pour la refroidir d’environ 0.5 degré pendant une année. Il s’agirait donc d’utiliser volontairement du soufre ou certains dérivés soufrés pour produire massivement des aérosols qui limiteraient l’éclairement en surface de la Terre, et donc son réchauffement.

La question de comprendre la nature des effets collatéraux de cette technologie, ou encore la question du contrôle et de la maintenance de ce filtre solaire artificiel, n’est pas résolue – elle n’est pas vraiment posée en fait. Cependant ce dernier projet pose un problème d’autant plus sérieux que son coût estimé serait de quelques milliards de dollars, soit un coût totalement marginal par rapport aux investissements nécessaires pour réduire à la source les émissions de CO2. De ce fait des initiatives inopinées ne sont pas à exclure : ainsi, en l’absence d’autorité mondiale, un petit pays (ou pourquoi pas une multinationale) pourrait décider seul du lancement d’un tel projet, malgré tous les doutes qui lui sont attachés. Les conséquences de cette initiative nationale seraient clairement internationales, mais aucune instance internationale n’a la prérogative d’apprécier ce type de risque, et encore moins d’entreprendre une politique répressive à son encontre. Aucun texte n’interdit explicitement à un individu de déployer un bouclier solaire par projection d’aérosols soufrés dans l’atmosphère. Dans les années 1990, ce genre de projet de manipulation délibéré du climat était classé dans le genre science-fiction. Depuis l’entrée dans le XXIe siècle la géo-ingénierie est sortie des cercles scientifiques et académiques pour entrer dans les arènes de la négociation intergouvernementale. Les lobbies ont largement investi la question. Des industriels vont bientôt présenter des projets qui deviendront financièrement d’autant plus attractifs que nous tergiverserons à mettre en place une politique mondiale de réduction des émissions de carbone. N’oublions pas que ces projets pourront également être présentés comme moteurs de croissance, et trouver alors dans les milieux politiques en période de récession économique de puissants relais. Au total, comme le pointe Dominique Bourg « … il n’est pas impossible en dépit des risques encourus qu’on recoure à des techniques de géo-ingénierie, et donc à des tentations de manipulation de la biosphère en enrichissant le plancton ou en répondant de gigantesques miroirs dans l’espace. Là encore, on décèle un nouveau moteur de croissance, et cette fois avec une volonté directe de diminution de certains flux (CCS, capture à la source et stockage de carbone) ou de remédiation aux dégâts dus à leur emballement. (géo-ingénierie) »[2]

On le voit, l’envergure de ces projets de géo ingénierie, l’immense halo d’incertitude qui enveloppe ces programmes d’action, l’importance des risques qui pourraient en découler, la tentation qu’ils peuvent représenter en raison de leur coût apparemment très accessible, l’inexistence d’institutions susceptibles de légiférer et de contrôler ce type d’initiative, mais également la montée du risque de réchauffement et l’incapacité des démocraties libérales de venir à bout de ce problème avec des moyens de prévention ou de correction de ses pratiques consuméristes actuelles, tout ceci expose la civilisation occidentale à de lourdes incertitudes sur le moyen-long terme.

Publication : Jean-François Simonin, Aout 2015.

[1] Paul Crutzen, Geology of mankind. Nature, vol. 415, n° 23, 2002

[2] Dominique Bourg, Pour une 6ème République écologique, p 41.

 

La géo-ingénierie climatique entre mirages et réalités

La géo-ingénierie climatique entre mirages et réalités

 

Le concept de géo-ingénierie climatique vise la manipulation délibérée du climat terrestre pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique dû à l’émission de gaz à effet de serre. On en parle de plus en plus. Elle fait l’objet d’intenses réflexions depuis quelques temps, et bénéficie depuis peu de forts investissements technoscientifiques, industriels, politiques. Des groupes industriels y réfléchissent, et commencent à préparer des programmes d’intervention dans ce domaine. C’est un domaine – on ne peut pas encore parler de filière industrielle – qui se propose de faire de l’aménagement  des caractéristiques environnementales de l’atmosphère son objet d’intervention. Il s’agit en quelque sorte d’élaborer une prestation d’intendance planétaire, qui pourrait aller jusqu’à « climatiser » la planète. Quels sont les constituants les plus récurrents de cette utopie scientiste ?

Rappelons la nature du problème : à l’origine, c’est la crainte que les changements climatiques ne deviennent tellement importants que de graves conséquences puissent devenir inévitables, ou encore que des mécanismes de rétroaction accélèrent les changements climatiques même si nous parvenions à ralentir les émissions de carbone. Dans ce cadre, un courant d’opinion fait actuellement avancer l’idée que la géo-ingénierie permettrait d’éviter des dégâts qui, si rien n’est fait, deviendraient  inévitables. Le coup d’envoi de ces réflexions avait été sifflé au tout début du XXIe siècle avec cette communication de Paul Crutzen, deux ans après qu’il ait formalisé le concept d’Anthropocène. « Si une catastrophe globale ne se produit pas tout de suite (météorite, guerre mondiale ou pandémie), l’humanité deviendra la force dominant l’environnement durant des siècles. Les scientifiques et ingénieurs font face à un grand défi, celui de mener la société de l’ère de l’Anthropocène vers une gestion durable. Cet enjeu demande un comportement humain juste sur tous les plans. Il peut même avoir pour conséquence des projets de géo-ingénierie à grande échelle et acceptés internationalement afin « d’optimiser » le climat par exemple. Pour l’instant, nous nous déplaçons encore dans ce domaine largement en terra incognita. »[1]

Observons en quoi cela pourrait consister plus précisément, ne serait-ce que pour prendre conscience de la nature des solutions envisagées, ainsi que des risques et opportunités qui y sont associés. Sont évoquées plusieurs moyens opérationnels pour matérialiser cette géo-ingénierie. Ils ont d’emblée une dimension planétaire qui interroge fortement. On parle par exemple de parasol spatial : il s’agirait d’envoyer dans l’espace des milliards d’écrans destinés à dévier les rayons du soleil, et donc de diminuer la température de la Terre. On parle également de déverser du sulfate de fer sur les déserts marins planctoniques : ainsi on fertiliserait l’océan Austral par développement d’algues capables de stocker d’importantes quantités de carbone. On évoque aussi la création de puits de carbone, l’idée étant ici de stocker le gaz carbonique selon des moyens qui éviteraient la fuite du carbone dans l’atmosphère. L’idée de mettre à profit le désert du Sahara a aussi été étudiée : il s’agirait là de créer artificiellement un mécanisme de condensation d’eau, à l’aide de tours autogénératrices d’air humide destiné à enclencher un cycle d’évaporation et de précipitations en jouant sur les différences d’altitude et de de température… Enfin l’augmentation de la quantité d’aérosols dans l’atmosphère est également citée avec insistance : c’est le moyen préconisé par Paul Crutzen, qui développa cette idée à la suite de l’éruption du Mont Pinatubo en 1991. Cette année-là, les cendres projetées par l’irruption volcanique dans l’atmosphère ont assombri suffisamment la Terre pour la refroidir d’environ 0.5 degré pendant une année. Il s’agirait donc d’utiliser volontairement du soufre ou certains dérivés soufrés pour produire massivement des aérosols qui limiteraient l’éclairement en surface de la Terre, et donc son réchauffement.

La question des effets collatéraux de cette technologie, ou encore la question du contrôle et de la maintenance de ce filtre solaire artificiel, n’est pas résolue – elle n’est pas vraiment posée, en fait. Cependant ce dernier projet pose un problème d’autant plus sérieux que son coût estimé serait de quelques milliards de dollars, soit un coût totalement marginal par rapport aux investissements nécessaires pour réduire à la source les émissions de CO2. De ce fait des initiatives inopinées ne sont pas à exclure : en l’absence d’autorité mondiale, un petit pays (ou pourquoi pas une entreprise multinationale) pourrait décider seul du lancement d’un tel projet, malgré tous les doutes qui lui sont attachés. Les conséquences de cette initiative nationale seraient clairement internationales, mais aucune instance internationale n’a la prérogative d’apprécier ce type de risque, et encore moins d’entreprendre une politique répressive à son encontre. Aucun texte n’interdit explicitement à un individu de déployer un bouclier solaire par projection d’aérosols soufrés dans l’atmosphère. Dans les années 1990, ce genre de projet de manipulation délibéré du climat était classé dans le genre science-fiction. Depuis l’entrée dans le XXIe siècle la géo-ingénierie est sortie des cercles scientifiques et académiques pour entrer dans les arènes de la négociation intergouvernementale. Les lobbies ont largement investi la question. Des industriels vont bientôt présenter des projets qui deviendront financièrement d’autant plus attractifs que nous tergiverserons à mettre en place une politique mondiale de réduction des émissions de carbone. N’oublions pas que ces projets pourront également être présentés comme moteurs de croissance, et trouver alors dans les milieux politiques en période de récession économique de puissants relais. Au total, comme le pointe Dominique Bourg « … il n’est pas impossible en dépit des risques encourus qu’on recoure à des techniques de géo-ingénierie, et donc à des tentations de manipulation de la biosphère en enrichissant le plancton ou en répondant de gigantesques miroirs dans l’espace. Là encore, on décèle un nouveau moteur de croissance, et cette fois avec une volonté directe de diminution de certains flux (CCS, capture à la source et stockage de carbone) ou de remédiation aux dégâts dus à leur emballement. (géo-ingénierie) »[2]

On le voit, l’envergure de ces projets de géo ingénierie, l’immense halo d’incertitude qui enveloppe ces programmes d’action, l’importance des risques qui pourraient en découler, la tentation qu’ils peuvent représenter en raison de leur coût apparemment très accessible, l’inexistence d’institutions susceptibles de légiférer et de contrôler ce type d’initiative, ainsi que la montée du risque de réchauffement et l’incapacité des démocraties libérales à venir à bout de ce problème avec des moyens de prévention ou de correction de leurs pratiques consuméristes actuelles, tout ceci expose la civilisation occidentale à de lourdes incertitudes sur le moyen-long terme.

[1] Paul Crutzen, Geology of mankind. Nature, vol. 415, n° 23, 2002

[2] Dominique Bourg, Pour une 6ème République écologique, p 41.

 

Publication : Jean-François Simonin, Août 2015.

 

 

Les limites de la spécialisation

Les limites de la spécialisation

 

Nous vivions et pensions jusque très récemment, et ceci depuis les Lumières et l’établissement des Droits de l’Homme, dans l’idée d’une raison universelle qu’il suffisait de déployer sur la surface du globe pour obtenir richesse, bien-être, et perspective d’accumulation illimitée de toutes sortes de bénéfices matériels, dans le prolongement du projet cartésien de rendre l’homme « comme maître et possesseur de la nature ». L’intérêt de ce projet stratégique s’est trouvé largement confirmé par l’accroissement extraordinaire, sur les deux derniers siècles, du niveau de vie moyen dans les sociétés d’économie libérale. C’est ainsi qu’il a pu servir de matrice à la fois pour les projections individuelles et pour les projections collectives. Et c’est encore lui qui sert toile de fond aux méthodes d’analyse stratégique actuellement en vigueur dans les entreprises. Mais le prolongement de cette stratégie pose actuellement problème : outre la question des limites à cette stratégie de développement, étudiée au premier chapitre de cet essai, se pose le problème de l’éclatement des savoirs. Ce que l’on appelait la science se trouve actuellement dispersé dans une multitude de disciplines qui fonctionnent en silos, obéissant à des logiques d’expérimentation, de marché et de financement séparés les unes des autres, et nous nous découvrons totalement orphelins de tout moyen de coordination de ces différents pans d’évolution de nos sociétés. C’est tout notre concept de rationalité universelle, celui qui a servi de base à toutes les évaluations et à tous les arbitrages scientifiques, économiques, politiques et culturels sur les deux derniers siècles, qui semble actuellement « bifurquer » dans plusieurs directions simultanément.

En plus de la nouvelle profondeur qu’apporte chaque discipline à notre niveau global de connaissance, il faut composer avec l’éclatement des savoirs contemporains. Or, cet éclatement provoque une désorientation de la pensée. En se fragmentant à l’extrême l’espace de la connaissance contemporain n’offre plus les mêmes points de repère. La connaissance est actuellement éparpillée en divers lieux plus ou moins officiels, sûrs, connus ou confidentiels. Disciplines, sous-disciplines, secteurs, domaines, sujets : tout figure sur le même plan, tout semble équivalent. Dès lors, comment distinguer l’essentiel de l’accessoire ? On progresse vers l’infiniment grand, vers l’infiniment petit, on progresse en extension et en profondeur du savoir. Ce qui accroit encore la difficulté à nous positionner précisément entre ces perspectives qui tendent vers l’infini : anticiper pourquoi, comment, dans quelle direction ? Se replier sur notre présent ? Incontestablement la question se complexifie. Comment se repérer dans cette formidable complexité de notre environnement global ? Serait-t-on capable d’identifier certains enjeux prioritaires ? Devra-t-on constater avec Lewis Mumford que ce savoir restera sans usage pour la vie ?

Et à mesure que croissent leur taille et leur éloignement, la possibilité d’unir et d’ordonner rationnellement les éléments séparés s’évanouit. Aujourd’hui, l’accroissement quantitatif des connaissances, même dans les secteurs les plus limités d’une science, d’une technique, excède la capacité de communication effective, d’appréciation rationnelle ou d’assimilation des  personnes. Si ce n’est quand il peut être exploité pratiquement dans des buts militaires, médicaux ou industriels, une proportion de plus en plus vaste de ce magnifique fonds de connaissance reste lettre morte, sans usage pour la vie.[1]

En raison de l’organisation en silo des disciplines scientifiques, la synthèse des visions de toutes ces disciplines dans l’analyse de l’état de la planète est quasi inexistante. « La science essaie d’être globale et d’aller au-delà d’une collection de disciplines distinctes, mais ceux-là mêmes qui empruntent une démarche scientifique systémique seraient les premiers à admettre que notre compréhension du système terrestre n’est guère meilleure que celle qu’un médecin du xixe avait de son patient. »[2] Même au niveau des seules sciences de la nature, avant même d’envisager l’impact des activités industrielles ou politiques, il n’existe pas de diagnostic partagé, et l’objectif d’un tel diagnostic semble largement hors de portée dans les cadres de réflexion aujourd’hui en vigueur dans les démocraties libérales. Quand on mesure le temps et les moyens nécessaires pour envisager un diagnostic planétaire sur le seul sujet de l’évolution climatique, quand on analyse les innombrables résistances à toute proposition de tenter une stratégie mondiale sur cette question, on mesure à quel point un diagnostic et une politique globale de traitement de la question des risques de rétrécissement du futur de la civilisation semblent totalement hors de notre portée. Oui, nous avons de sérieux risques d’aller vers des impasses stratégiques majeures sans capacité de réaction. Oui, l’éclatement des savoirs en ce début du xxie siècle participe de cette paralysie. En termes triviaux nous entendons parfois dire que « nous fonçons vers un mur avec le pied sur l’accélérateur », mais il faut bien voir que cette image retrace assez fidèlement la réalité. Ici encore la difficulté du problème se traduit par l’abandon de tout volontarisme face aux logiques technico-économiques.

Car qui croire, en effet ? Les scientifiques eux-mêmes ne sont pas d’accord ; les plus inquiets sont-ils des illuminés, qui ne savent plus quoi faire pour se faire remarquer ? Les défenseurs des technologies les plus controversées ne font-ils que protéger les disciplines qui organisent et financent leurs analyses ? Chaque camp propose ses méthodologies, ses analyses et ses conclusions, et invite à conclure, par exemple sur les cas du réchauffement climatique, de la pollution  ou des effets possibles des OGM, qu’il n’existe pas de vérité définitive. Que signifie cette situation lorsqu’elle perdure ? Qu’il n’existe pas de vérité scientifique, ou bien que l’un des deux camps passe son temps à mentir ou se tromper ? Ou encore que notre niveau actuel de maîtrise de ces questions ne permet pas encore d’avoir les idées claires sur ces sujets ? A moins que ces sujets ne soient trop complexes, composés de trop de sous-disciplines scientifiques incapables de coordonner et synthétiser leurs analyses ? Qu’en quelque sorte un excès de spécialisation rende impossible la synthèse dans un domaine aux multiples considérants ? Ou bien encore que la vérité en ces domaines complexes ne ressortira pas de considérations scientifiques, mais peut-être de considérations morales, politiques, pourquoi pas économiques ?

D’ailleurs, peut-on s’en remettre à nos connaissances scientifiques en cas de catastrophe majeure ? Chacun se rappelle la ronde des scientifiques sur les médias pour nous abreuver de données contradictoires quant aux conséquences probables de l’accident nucléaire de Tchernobyl. Complexité et éclatement des savoirs, perte de crédit de l’expertise peuvent également déboucher sur un relativisme qui désamorcera toute velléité de maintenir ouvert le futur. Nous sommes à l’époque des connaissances à la carte, accessibles depuis un moteur de recherche. Dans ce contexte l’espace public risque de s’apparenter à une immense blogosphère, une accumulation d’informations mises en ligne au fur et à mesure de leur élaboration, sans validation préalable. Informations diverses prêtes à nous livrer des vérités sur demande. « La technologie appuyée sur la science, ou technoscience, est une sorte d’usine qui nous fournit de la vérité à la mesure de nos besoins. Ou, si l’on veut une autre image, elle est une planche à billets qui émet toute la vérité que nous voudrons. Nos dépenses étant d’emblée couvertes, nous pouvons nous permettre de jouer à mettre en doute la vérité. »[3] Et il ne servirait à rien de s’arrêter trop longuement sur ces questions scientifiques ou technologiques sans prendre la peine de les resituer dans le contexte technicoéconomique global qui les initie, les stimule, les sélectionne, les invite à se transformer ou non en produits et services marchands, à l’échelle planétaire.

[1] Louis Mumford, Les transformations de l’homme, p. 148-149.

[2] Lovelock, La revanche de Gaia, p. 6.

[3] Brague, Rémi, Modérément moderne, p. 214.

La révolution anthropocène du 29 août 2016

Le 29 août 2016, une révolution d’un genre spécial

 

Il s’est produit un événement remarquable le 29 Août dernier. La communauté scientifique s’est accordée sur le constat que l’humanité est entrée dans une nouvelle ère géologique, l’ère de l’Anthropocène.

L’idée était dans l’air depuis une quinzaine d’années. C’est en février 2000 que Paul Crutzen, prix Nobel de Chimie 1996, avait pour la première fois prononcé le mot « Anthropocène ». Lors d’un congrès international de Géophysique il avait ouvert un débat dont le retentissement allait devenir interdisciplinaire et planétaire. Il est temps, avait-il expliqué en substance, de considérer que l’humanité n’est plus dans l’ère de l’Holocène, mais est entrée dans l’ère de l’Anthropocène. Quelques rappels : le Quaternaire s’est ouvert depuis 2,5 millions d’années, d’abord sur le Pléistocène ; nous sommes passés ensuite à l’Holocène voici 11 500 ans environ, à la fin de la dernière glaciation. Cette période se clôture actuellement, explique Crutzen, car il devient scientifiquement faux et pernicieux de continuer à penser que l’homme peut, comme il pouvait le faire au cours de toutes les périodes géologiques qui ont précédé notre période contemporaine, poursuivre ses activités sans impacter les équilibres de la biosphère. L’empreinte humaine sur l’environnement planétaire est devenue si vaste et si intense qu’elle rivalise avec certaines des grandes forces de la nature en termes d’impact sur le système Terre.

C’est l’homme, avec ses 7 milliards de pèlerins et son industrie surpuissante, qui est devenu la principale force géologique sur la Terre. Le réchauffement climatique, les pertes en biodiversité, la déforestation, l’acidification des océans, les extractions massives d’énergies et de matières nécessaires à l’assouvissement des besoins d’une civilisation consumériste qui se mondialise, les rejets non recyclables de cette civilisation, … tout cela  contribue à faire de l’homme et de son industrie le plus important facteur d’évolution des équilibres de la biosphère. Au cours des trois derniers siècles la population a été multipliée par dix, le nombre de têtes de bétail a progressé dans les mêmes proportions, la part des sols exploités est passée de 5% à 83% ; nous épuisons en quelques générations les réserves fossiles accumulées sur des millénaires ; le relâchement de CO2 dans l’atmosphère par la combustion de charbon et de pétrole est devenu deux fois supérieur à toutes les émissions naturelles ; plus de la moitié des quantités d’eau douce sont utilisées par l’humanité. On parle de notre entrée dans la « sixième extinction des espèces» depuis l’apparition de la vie sur terre, avec un taux de disparition qui serait de plusieurs centaines de fois supérieure au taux normal de rotation des espèces. Plusieurs des « services » rendus par la Terre à l’humanité seraient en voie de ralentissement : capture du carbone, pollinisation, protection contre l’érosion, régulation climatique, régulation des circuits hydrauliques… Avec l’Anthropocène, une chose devient évidente : nous franchissons des seuils, des points de retournement, les choses évoluent de façon excessivement rapide. Et nous peinons à comprendre comment réagir à cette prise de conscience. Comment faire pour qu’Anthropocène ne rime pas avec Apocalypse ?

La situation est inédite : nous sommes la première génération humaine qui constate à la fois les limites des ressources de la planète et sa capacité à détruire son propre milieu de vie. Nous sommes engagés dans un conflit entre l’évolution technico-économique de la civilisation occidentale et la survie de l’humanité. L’ampleur du phénomène confère à l’Anthropocène le statut de concept à la fois scientifique, philosophique, écologique, économique et surtout politique. C’est pourquoi on peut considérer le 29 août dernier comme la date d’une véritable révolution. Une révolution copernicienne. Aucun penseur, aucun homme politique, aucun artiste n’avait imaginé que l’homme puisse se hisser au niveau de la force de gravitation, de la tectonique des plaques, des fleuves, des vents, de l’érosion, des cycles du carbone pour interférer sur le cours des choses terrestres. En raison de son échelle, l’Anthropocène est un repère à partir duquel nous pouvons envisager une réévaluation de notre histoire et de nos perspectives. Copernic, Darwin, Freud avaient déjà imposé d’importants retournements de la compréhension des origines et des perspectives de l’humanité. L’Anthropocène invite à des reconsidérations de la même nature. Il impose, de la même façon, de repenser les tenants et aboutissants de l’aventure humaine tels que les a façonnés la civilisation occidentale. Et donc, sauf si nous souhaitons continuer à jouer à la roulette russe avec l’avenir de l’humanité, de nos stratégies.

Certes les débats ne sont pas clos. Les géologues n’ont pas encore déterminé la date de naissance précise de l’Anthropocène. Retiendra-t-on le milieu du XVIIIe siècle et l’apparition de la machine à vapeur, c’est-à-dire la naissance de l’ère industrielle ? Retiendra-t-on le milieu du XXe siècle avec l’invention de l’arme nucléaire, c’est-à-dire la mise au point de la première technologie susceptible d’anéantir l’humanité ? Ou retiendra-t-on la fin du XXe siècle, c’est-à-dire la chute du mur de Berlin et la naissance de la mondialisation financiarisée, émancipée de tout contrôle politique, mondialisation qui semble nous conduire tout droit, en accélérant, dans toutes les impasses stratégiques pointées à l’entrée dans l’Anthropocène ?

Qu’importe : nous ne sommes plus à l’ère de l’Holocène, cette ère dont nous n’étions que des acteurs secondaires, une espèce parmi d’autres espèces aussi influentes que la nôtre dans les équilibres de la planète. Nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène, cette ère dont nous sommes les principaux acteurs. A partir de ce moment nous devons porter un regard différent sur nos stratégies économiques et politiques. Peut-on continuer sur nos voies productivistes et consuméristes actuelles à partir du moment où nous savons qu’elles hypothèquent l’avenir de la biosphère et de l’humanité ? Ne devons-nous pas modifier profondément nos stratégies d’innovation technoscientifique et de croissance économique ? Manifestement l’entrée dans l’Anthropocène implique de nouvelles responsabilités. Mais lesquelles, comment les identifier et les mettre en œuvre ? Quelle seront les stratégies qui permettront à l’humanité de survivre aux dégâts occasionnés par deux siècles d’innovations technoscientifiques et de croissance débridées, nous portant à présent aux limites de la biosphère ?  Pour les pessimistes, la décision du 29 août 2016 représentera la « preuve » que la civilisation occidentale se rapproche de l’effondrement. Pour les optimistes, elle représentera la première pierre scientifique sur laquelle la reconstruction d’un nouveau système de valeurs et de priorités stratégiques sera envisageable.

Publication : Jean-François Simonin, 01 septembre 2016.