Pierre Giorgini : la transition fulgurante

La transition fulgurante. Vers un bouleversement systémique du monde ? Bayard, 2014.

 

L’ouvrage est composé pour une moitié d’une thèse de Pierre Giorgini sur son concept de transition fulgurante, et pour l’autre moitié d’une controverse avec des universitaires de disciplines diverses qui partagent avec lui certaines recherches et expérimentations en innovation sociale, souvent dans le cadre de l’Université Catholique de Lille.

La transition fulgurante, c’est d’abord l’intuition que les technosciences « bio, nano et numériques » préparent de profondes reconfigurations des objets et services dont nous avons l’usage quotidien. Une complète reconfiguration du monde et de nos façons d’habiter ce monde pourrait en résulter : nos modes de consommation, notre culture, notre santé et au total nos modes de vie pourraient s’en trouver bouleversés dans des proportions dont nous peinons à imaginer l’importance et la radicalité. Car le tout numérique, vers lequel nous avançons quotidiennement, permet la combinaison de nombreuses avancées technologiques entre elles. Giorgini tente de décrypter et de cartographier l’ensemble de ces transformations en cours. C’est l’intérêt essentiel de son livre, précieux pour une réflexion  à horizon BH22. Giorgini identifie pour cela 6 « actants de base », qui représentent autant catégories relativement homogènes de ruptures en cours d’émergence, et repère 3 grands phénomènes majeurs de transformation de l’humanité. Ces 6 actants sont :

  • 1 : l’explosion de la puissance de calcul et la miniaturisation des composants électroniques,
  • 2 : l’homme connecté en temps réel, qui modifie profondément le rapport entre le subjectif et l’imaginaire, et ouvre la porte à l’ « augmentation » de l’homme,
  • 3 : les agents et machines intelligents, qui nous font entrer dans le monde du « web sémantique » et démultiplient la puissance interdisciplinaire dans l’espace et dans le temps,
  • 4 : la simulation, le design numérique et la réalité virtuelle couplée à la convergence des technologies CAO, de design et de réalité virtuelle augmentée ; pouvant aller jusqu’à un monde de produits et services conçus directement par le client ;
  • 5 : l’impression 3D, qui représente à elle seule une véritable révolution industrielle, modifiant profondément les répartitions de valeur entre conception, production et distribution d’un produit ou service, et ouvrant la voie à une hypothétique « économie créative »,
  • 6 : les nanosciences : qui modifient les échelles de nos interventions sur le réel et sur l’humain, mettant à jour de prodigieuses possibilités d’intervention en direction de l’infiniment petit.

Sachant que la puissance transformatrice de chacun de ces 6 actants est multipliée par la combinaison possible entre actants, et par toutes les fonctionnalités qu’elle peut impacter au travers de différentes ruptures non anticipables. « La combinaison de ces 6 actants majeurs constitue en effet une source de transformation inépuisable. » (p. 82) Au total, résultat de ces multiples combinaisons possibles, trois phénomènes majeurs sont en cours de matérialisation : « La virtualisation « quasi réalité » (hologrammes, synthèse numérique d’images quasi réelles…), l’humanisation des machines (intelligentes, dotées de langage, capables de se reproduire et de travailler en coopération) et la « machinisation » de l’homme (augmenté, outillé, démultiplié, hypermobile). Nul ne sait où cette tendance de fond nous conduira ou s’arrêtera. Mais ses effets sont à leur tour combinés avec une autre transformation qui interfère avec cette révolution technoscientifique, à savoir le changement de paradigme global des systèmes de coopération technique et humaine. » (p. 84)

 

Mais pourquoi y aurait-il quelque chose de plus fulgurant aujourd’hui qu’hier ? Parce que parmi toutes les évolutions enregistrées dans l’histoire de l’humanité – et elles ont été nombreuses sur les dix derniers millénaires : sédentarisation, urbanisation, domestication des animaux, renforcement des moyens de stockage, de transport et de reproduction, naissance des premières religions, apprentissage de la guerre… – la transition dont on parle aujourd’hui « est quasi instantanée à l’échelle du temps paléontologique. Elle est globale, dynamisée et alimentée en permanence par la fulgurance d’innovations technoscientifiques radicales, dont la multitude et la combinatoire interne font exploser le champ des possibles. » (p. 190) Cette fulgurance tient à quatre différences majeures avec toutes les autres mutations qu’a connue l’humanité : l’envergure des changements concomitants (ces changements sont mondiaux, simultanés, sans frontière géographiques ni culturelles, et nul sur la planète peut dire qu’il n’est pas concerné), la temporalité de ces changements (la lente sélection des animaux plus performants, au début de la domestication des espèce, restait voisine du temps biologique, elle n’avait rien à voir avec nos techniques OGM fulgurantes), la radicalité (les disruptions, autrefois rares et locales, sont aujourd’hui nombreuses, et profondes, capables de perturber totalement plusieurs siècles de progrès incrémentaux dans tel ou tel secteur d’activité), et la multiplicité des innovations technologiques (la combinatoire des actants fait exploser le champ des possibles).

Au final, dit Giorgini en s’inspirant des travaux de l’anthropologue Alain Testart, nous sommes face à la problématique de la domestication de l’homme par lui-même. Cette fulgurance pose un problème bien spécifique de vitesse : « L’homme aura-t-il le temps de se « domestiquer » lui-même dans cet écosystème en bouleversement fulgurant ? » (p.192) Question cruciale au moment où l’on parle d’homme augmenté, de posthumain, parfois en y consacrant de lourds moyens humains et financiers, comme l’a fait entre autre Google avec la création en 2013 de sa filiale Calico, dont l’ambition affichée est d’améliorer l’espèce humaine, de la réparer, de la libérer de ses vulnérabilités biologiques et d’augmenter ses capacités physiques et cérébrales.

On voit qu’il pourrait bien y avoir au final, effectivement, « changement systémique du monde ». Giorgini s’interroge sur l’interdépendance croissante des hommes en tant que gestionnaires d’un destin planétaire commun. Il approuve la recherche lancée par le mouvement convivialiste pour définir un fond doctrinal commun et adapté à ces enjeux qui, n’étant cadrés par aucune échelle de valeur, semblent dériver au gré de l’initiative privée des uns ou des autres. Si l’on y prend garde, ce nouveau monde pourrait s’apparenter à un Far West où sont peut-être déjà en cours d’installation la loi du plus fort, les milices, la justice par soi-même – selon la conception que chacun, dans un monde si changeant, pourra s’en faire. « Comment gérer la rivalité et la violence entre les êtres humains ? Comment les inciter à coopérer tout en leur permettant de s’opposer sans se massacrer ? Comment faire obstacle à l’accumulation de la puissance, désormais illimitée et potentiellement autodestructrice, sur les hommes et sur la nature ? » (p. 162)

Giorgini se veut optimiste, invite à regarder de l’avant, mais prévient : « Les technologies qui apparaissent ouvrent également à des scénarios catastrophes si l’homme est dans l’incapacité d’en contrôler l’usage, voire le développement, au nom d’une idée supérieure de l’homme et de son humanité. Ce contrôle doit être planétaire, une fonction de police globale. Une course-poursuite est donc engagée entre le progrès technoscientifique et la capacité pour l’humanité d’en contrôler l’usage. » (p. 200) Et Giorgini de clôturer son livre sur ces mots : « C’est, je crois, notre seule chance de sortir de cette tension ravageuse et montante qui oppose l’humanité qui nous a été donnée et celle que nous avons à créer. » (p. 202)

Publication : Jean-François Simonin, février 2016.

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