Le modèle du Giec, un acquis majeur pour le XXIe siècle ?

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La méthodologie des travaux du GIEC, une avancée significative pour le traitement d’autres enjeux planétaires ?

 

Le dispositif du Giec représente peut-être une avancée capitale dans l’histoire de la civilisation occidentale. Une avancée porteuse d’espoir au-delà du seul périmètre de l’analyse des questions relatives aux changements climatiques. Pourquoi, comment ?

Rappelons en quelques mots les objectifs et les méthodes de travail du Giec. Il s’agit d’un dispositif ayant pour vocation de structurer la réflexion à propos d’un sujet d’envergure planétaire, le changement climatique – sujet aux multiples paramètres climatiques, technologiques, économiques, démographiques interconnectés… Crée en 1988 par le Conseil Exécutif de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM) le GIEC a reçu en 2007 le prix Nobel de la paix. Il se compose de trois groupes de travail qui traitent respectivement des aspects scientifiques, de la vulnérabilité de systèmes socio-économiques et naturels au changement climatique et de l’évaluation des choix qui permettraient de limiter les effets du changement climatique.

La façon dont se déroulent les travaux du Giec est hautement instructive. Arrêtons-nous un instant sur son mode d’organisation du travail. Le groupe de travail 1, celui qui traite des aspects scientifiques, bénéficie d’une reconnaissance indiscutable de ses analyses d’ensemble. Sa méthode de travail est considérée comme un modèle de coopération scientifique appliquée à un sujet extrêmement complexe. On observe le diagnostic se préciser tout au long des rapports successifs de 1990 à 2014, les analyses s’approfondir, les marges d’incertitude se réduire. Les désaccords au sein de ce groupe de travail existent, le contraire serait surprenant, mais le diagnostic scientifique global qui en ressort est massivement reconnu et soutenu par la très large majorité de ses membres. En revanche les travaux des groupes 2 et 3 sont loin d’avoir obtenu, dans les domaines des sciences sociales, le même degré de reconnaissance et de consensus que le Groupe 1 dans les sciences de la nature. Cela n’est pas franchement surprenant, mais il vaut la peine d’en préciser les raisons : dans le groupe 1 le travail est très complexe mais le genre de complexité qui en constitue l’objet d’étude est assez peu dépendant des affaires humaines : à force de méthode, d’analyses, de mesures et de projections on parvient au final à un consensus fiable et partagé. Dans les groupes 2 et 3 en revanche on touche directement à la pratique des sciences sociales, dont la première réaction est de défendre la démarche business as usual, terme qu’a fini par reprendre le Giec pour dénommer l’un de ses scénarios de base. Néanmoins le diagnostic fait l’objet de rapports détaillés et « d’une synthèse à l’usage des décideurs ».

Bien sûr on pourra objecter au Giec sa lenteur à élaborer des diagnostics partagés, sa lourdeur organisationnelle et administrative, sa difficulté à établir des préconisations opérationnelles concrètes, et finalement on pourra aller jusqu’à interroger sa pertinence même dans la mesure où il n’a pas réussi jusqu’ici à enclencher des véritables prises de décision susceptibles de sécuriser l’avenir climatique de la planète. Ce serait un jugement bien sévère, qui condamnerait peut-être une des plus belles et rapides réussites de la réflexion internationale depuis les accords de Breton Woods.

Car en quelques années (2 décennies ?) le changement climatique est passé du statut de sujet scientifique complexe, difficilement compréhensible pour le commun des mortels, au statut d’enjeu politique massif et planétaire, et globalement reconnu comme tel par la communauté internationale. La structuration du GIEC en trois groupes de travail, le panel d’étude qu’il suscite, le planning qu’il définit… ont contribué à réorganiser jusqu’à notre perception de la question climatique. Le Giec coordonne les contributions de 235 auteurs représentant 58 pays, 10 000 références scientifiques, intègre plus de 38 000 commentaires critiques ; il coordonne une succession de réunions officielles et formelles, d’arènes de négociations internationales, intègre le rôle des lobbies, des forums hybrides où se croisent toutes sortes d’entités morales et physiques… les évolutions des problématiques centrales de la recherche scientifique, l’apparition de nouvelles pratiques, le croisement des enjeux scientifiques, technologiques, économiques, industriels, financiers et politiques… les nouvelles relations, les nouveaux échanges entre science, expertise, politique… les nouveaux rapports de forces, et les nouvelles distributions des pouvoirs entre gouvernements, militaires et entreprises privées. Il donne corps au concept de partenariat public- privé dans de nouveaux domaines. Tout ceci représente une expérience du plus grand intérêt.

Il faut souligner ici que le Giec ouvre la voie d’une approche planétaire, structurée, démocratique et transparente qui représente peut-être le plus grand acquis culturel de ce début de XXIe siècle. Dans le marasme des crises financières à répétition, de la montée des intégrismes de toutes sortes, des impasses stratégiques mondiales sur plusieurs sujets engageant l’avenir de l’humanité, des doutes sur les bienfaits du progrès et de la croissance économique, le Giec apporte la pointe d’optimisme la plus tangible quant à la capacité de la civilisation occidentale à prendre son destin en main quand l’urgence le commande. Que de tels progrès dans la conscience collective soient possibles si rapidement à l’échelle du monde entier sur un sujet aussi complexe, que l’ensemble des travaux parvienne à converger pour présenter aux décideurs un panel aussi large et précis du champ des possibles climatiques, – il y a consensus sur les scénarios les plus probables pour l’évolution du climat jusqu’à la fin du siècle – et pour illustrer des scénarios suffisamment clairs pour permettre théoriquement l’action collective – voilà qui suggère l’idée d’étendre ce type d’expérience à d’autres sujets.

Car nombre de défis scientifiques ou stratégiques concernent l’ensemble de la planète en ce début du XXIe siècle, et il n’existe aucune enceinte officielle où ces défis peuvent être étudiés comme ils le sont pour la question du climat dans le cadre du Giec. D’autres enjeux requièrent une expertise internationale. Ce mode d’expertise, de communication à la fois avec et entre les instances dirigeantes et les citoyens, cet agencement des données factuelles dans l’optique de préparer des négociations planétaires, voici peut-être un modèle à étendre à d’autres questions de grande envergure, comme la faim dans le monde, la préservation de la biodiversité (en 2010 l’ONU a créé un comité de ce type pour la biodiversité), la transition énergétique, l’usage du nucléaire, la dispersion de la puissance, la régulation des marchés financiers, la lutte contre l’évasion fiscale, l’usage des composants du génome humain, et pourquoi pas l’attitude à adopter vis-à-vis des actes terroristes.

En fait le Giec occupe la place laissée vide par une gouvernance mondiale qui n’existe pas, dans un univers pourtant de plus en plus régit par des échanges mondialisés, et dont les externalités négatives s’étendent très loin dans l’espace et dans le temps. La plus grande originalité du Giec consiste en ceci qu’il est devenu une  institution qui « représente la nature ». C’est une grande première. D’ordinaire, dans toute négociation internationale, ce n’est jamais la nature, le monde, ni la biodiversité (le commun) qui sont représentés, ce sont toujours des États, des industries, des intérêts publics ou privés ; jamais des intérêts véritablement planétaires. Avec le Giec nous assistons à la naissance d’un dispositif ayant pour vocation d’exprimer un point de vue planétaire, en l’occurrence sur la question climatique. Le Giec n’a certainement pas encore complétement nettoyé tous ses diagnostics des influences de certaines chapelles scientifiques, industrielles ou politiques, mais nul doute qu’il est sur le chemin pour y parvenir.

C’est en ce sens que le fonctionnement du Giec mérite toute notre attention. Il est bien possible qu’il représente un acquis récent d’importance pour la civilisation occidentale. Il représente la première manifestation d’une approche réellement cosmopolitique dans le sens où l’entrée dans l’ère de l’Anthropocène nous impose à présent d’envisager l’avenir.

Le concept de géo-ingénierie climatique vise la manipulation délibérée du climat terrestre pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique dû à l’émission de gaz à effet de serre. On en parle de plus en plus. Elle fait l’objet d’intenses réflexions depuis quelques temps, et bénéficie depuis peu de forts investissements technoscientifiques, industriels, politiques. Des groupes industriels y réfléchissent, et commencent à préparer des programmes d’intervention dans ce domaine. C’est un domaine – on ne peut pas encore parler de filière industrielle – qui se propose de faire de l’aménagement  des caractéristiques environnementales de l’atmosphère son objet d’intervention. Il s’agit en quelque sorte d’élaborer une prestation d’intendance planétaire, qui pourrait aller jusqu’à « climatiser » la planète. Quels sont les constituants les plus récurrents de cette utopie scientiste ?

Rappelons la nature du problème : à l’origine, c’est la crainte que les changements climatiques ne deviennent tellement importants que de graves conséquences puissent devenir inévitables, ou encore que des mécanismes de rétroaction accélèrent les changements climatiques même si nous parvenions à ralentir les émissions de carbone. Dans ce cadre, un courant d’opinion fait actuellement avancer l’idée que la géo-ingénierie permettrait d’éviter des dégâts qui, si rien n’est fait, deviendraient  inévitables. Le coup d’envoi de ces réflexions avait été sifflé au tout début du XXIe siècle avec cette communication de Paul Crutzen, deux ans après qu’il ait popularisé le concept d’Anthropocène. « Si une catastrophe globale ne se produit pas tout de suite (météorite, guerre mondiale ou pandémie), l’humanité deviendra la force dominant l’environnement durant des siècles. Les scientifiques et ingénieurs font face à un grand défi, celui de mener la société de l’ère de l’Anthropocène vers une gestion durable. Cet enjeu demande un comportement humain juste sur tous les plans. Il peut même avoir pour conséquence des projets de géo-ingénierie à grande échelle et acceptés internationalement afin « d’optimiser » le climat par exemple. Pour l’instant, nous nous déplaçons encore dans ce domaine largement en terra incognita. »[1]

Observons en quoi cela pourrait consister plus précisément, ne serait-ce que pour prendre conscience de la nature des solutions envisagées, ainsi que des risques et opportunités qui y sont associés. Sont évoquées plusieurs moyens opérationnels pour matérialiser cette géo-ingénierie. Ils ont d’emblée une dimension planétaire qui interroge fortement. On parle par exemple de parasol spatial : il s’agirait d’envoyer dans l’espace des milliards d’écrans destinés à dévier les rayons du soleil, et donc de diminuer la température de la Terre. On parle également de déverser du sulfate de fer sur les déserts marins planctoniques : ainsi on fertiliserait l’océan Austral par développement d’algues planctoniques capables de stocker d’importantes quantités de carbone. On évoque aussi la création de puits de carbone, l’idée étant ici de stocker le gaz carbonique selon des moyens qui éviteraient la fuite du carbone dans l’atmosphère. L’idée de mettre à profit le désert du Sahara a aussi été étudiée : il s’agirait là de créer artificiellement un mécanisme de condensation d’eau, à l’aide de tours autogénératrices d’air humide destiné à enclencher un cycle d’évaporation et de précipitations en jouant sur les différences d’altitude et de de température… Enfin l’augmentation de la quantité d’aérosols dans l’atmosphère est également citée avec insistance : c’est le moyen préconisé par P Crutzen, qui développa cette idée à la suite de l’éruption du Mont Pinatubo en 1991. Cette année-là, les cendres projetées par l’irruption volcanique dans l’atmosphère ont assombri suffisamment la Terre pour la refroidir d’environ 0.5 degré pendant une année. Il s’agirait donc d’utiliser volontairement du soufre ou certains dérivés soufrés pour produire massivement des aérosols qui limiteraient l’éclairement en surface de la Terre, et donc son réchauffement.

La question de comprendre la nature des effets collatéraux de cette technologie, ou encore la question du contrôle et de la maintenance de ce filtre solaire artificiel, n’est pas résolue – elle n’est pas vraiment posée en fait. Cependant ce dernier projet pose un problème d’autant plus sérieux que son coût estimé serait de quelques milliards de dollars, soit un coût totalement marginal par rapport aux investissements nécessaires pour réduire à la source les émissions de CO2. De ce fait des initiatives inopinées ne sont pas à exclure : ainsi, en l’absence d’autorité mondiale, un petit pays (ou pourquoi pas une multinationale) pourrait décider seul du lancement d’un tel projet, malgré tous les doutes qui lui sont attachés. Les conséquences de cette initiative nationale seraient clairement internationales, mais aucune instance internationale n’a la prérogative d’apprécier ce type de risque, et encore moins d’entreprendre une politique répressive à son encontre. Aucun texte n’interdit explicitement à un individu de déployer un bouclier solaire par projection d’aérosols soufrés dans l’atmosphère. Dans les années 1990, ce genre de projet de manipulation délibéré du climat était classé dans le genre science-fiction. Depuis l’entrée dans le XXIe siècle la géo-ingénierie est sortie des cercles scientifiques et académiques pour entrer dans les arènes de la négociation intergouvernementale. Les lobbies ont largement investi la question. Des industriels vont bientôt présenter des projets qui deviendront financièrement d’autant plus attractifs que nous tergiverserons à mettre en place une politique mondiale de réduction des émissions de carbone. N’oublions pas que ces projets pourront également être présentés comme moteurs de croissance, et trouver alors dans les milieux politiques en période de récession économique de puissants relais. Au total, comme le pointe Dominique Bourg « … il n’est pas impossible en dépit des risques encourus qu’on recoure à des techniques de géo-ingénierie, et donc à des tentations de manipulation de la biosphère en enrichissant le plancton ou en répondant de gigantesques miroirs dans l’espace. Là encore, on décèle un nouveau moteur de croissance, et cette fois avec une volonté directe de diminution de certains flux (CCS, capture à la source et stockage de carbone) ou de remédiation aux dégâts dus à leur emballement. (géo-ingénierie) »[2]

On le voit, l’envergure de ces projets de géo ingénierie, l’immense halo d’incertitude qui enveloppe ces programmes d’action, l’importance des risques qui pourraient en découler, la tentation qu’ils peuvent représenter en raison de leur coût apparemment très accessible, l’inexistence d’institutions susceptibles de légiférer et de contrôler ce type d’initiative, mais également la montée du risque de réchauffement et l’incapacité des démocraties libérales de venir à bout de ce problème avec des moyens de prévention ou de correction de ses pratiques consuméristes actuelles, tout ceci expose la civilisation occidentale à de lourdes incertitudes sur le moyen-long terme.

Publication : Jean-François Simonin, Aout 2015.

[1] Paul Crutzen, Geology of mankind. Nature, vol. 415, n° 23, 2002

[2] Dominique Bourg, Pour une 6ème République écologique, p 41.

 

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