Jeremy Rifkin : la troisième révolution industrielle

La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie, le monde

[2011], Les Liens qui Libèrent, 2012.

 

Que penser, avec six années de recul par rapport à la première édition de ce livre, de cette affaire de troisième révolution industrielle ? Il s’agissait d’un modèle intéressant de transition énergétique formulé par Jeremy Rifkin, une sorte de rencontre entre nos besoins en énergie renouvelables et les nouvelles capacités industrielles issues du numérique. Les travaux prospectifs de Rifkin, il faut le souligner, avaient aussi le mérite d’affronter réellement le problème énergétique au niveau qui convient, c’est-à-dire planétaire. Rifkin ayant ses entrées chez les principaux acteurs de la mondialisation, son idée a fait le tour du monde et a déjà inspiré de nombreux programmes concrets d’investissement ou de renouvellement d’infrastructures industrielles ou urbaines. Retour sur les fondamentaux de ce concept.

Pour Rifkin, nous sommes à la veille d’une nouvelle convergence entre technologie des communications et régime climatique. La convergence entre la communication par Internet et les énergies renouvelables inaugure une nouvelle révolution industrielle, la troisième. Prochainement, dit-il, des centaines de millions d’êtres humains vont produire leur propre énergie verte dans leurs habitats, leurs locaux professionnels, et la partager entre eux au travers de réseaux intelligents d’électricité distribuée, de la même façon qu’ils créent et partagent leur propre information sur Internet. Résumée de façon très schématique, la troisième révolution industrielle de Rifkin consiste à profiter des dernières avancées technologiques, notamment dans les réseaux informatiques, et à les adapter au captage et à la transmission de l’énergie. Ainsi on pourrait potentiellement transformer tout endroit sur la terre en un site de captage d’énergie renouvelable, principalement solaire, et on utiliserait le réseau internet pour la distribution et l’acheminement de cette énergie sur les lieux de consommation. Avec l’avantage, dit Rifkin, de bénéficier principalement aux pays du Sud, les plus pauvres mais souvent les plus ensoleillés, les aidant ainsi à compenser une partie de leur retard de développement économique. Car chaque domicile, notamment, pourrait devenir un dispositif de captage privilégié, afin de lui procurer l’énergie nécessaire au foyer qu’il abrite, et un surplus d’énergie commercialisable sur le réseau mondial qui aura été adapté pour cela. Rifkin a longuement détaillé :

… les cinq piliers de la troisième révolution industrielle : (1) le passage aux énergies renouvelables ; (2) la transformation du parc immobilier de tous les continents en ensemble de microcentrales énergétiques qui collectent sur site des énergies renouvelables ; (3) le déploiement de la technologie de l’hydrogène et d’autres techniques de stockage dans chaque immeuble et dans l’ensemble de l’infrastructure, pour stocker les énergies intermittentes ; (4) l’utilisation de la technologie d’Internet pour transformer le réseau électrique de tous les continents en inter-réseau de partage de l’énergie fonctionnant exactement comme Internet (quand des millions d’immeubles produisent localement, sur site, une petite quantité d’énergie, ils peuvent vendre leurs excédents au réseau et partager de l’électricité avec leurs voisins continentaux) ; (5) le changement de moyens de transports par passage aux véhicules électriques branchables ou à pile combustible, capables d’acheter et de vendre de l’électricité sur un réseau électrique interactif continental intelligent. (p. 59)

Lorsque ces cinq piliers seront opérationnels, estime Rifkin, ils constitueront une plateforme technologique indivisible et « les synergies entre piliers constitueront un nouveau paradigme économique capable de transformer le monde. » (p. 106) Rifkin se veut hyperréaliste : « La troisième révolution industrielle n’est pas une panacée qui guérira instantanément la société de ses maux, ni une utopie qui nous conduira à la Terre promise. C’est un plan économique pragmatique, sans fioritures, pour tenter la traversée jusqu’à une ère postcarbone durable. S’il y a un plan B, je ne le connais pas. » (p. 106). Pour Rifkin, les régimes énergétiques configurent la nature des civilisations, c’est-à-dire leur façon de s’organiser, de travailler, de répartir les fruits de ce travail, d’exercer le pouvoir et de structurer les relations sociales. Au cours du XXIe siècle, dit-il, le contrôle sur la production et la distribution de l’énergie va passer des compagnies centralisées géantes fondées sur l’énergie fossile à des millions de petits producteurs. Nous irons ainsi vers un nouveau type de capitalisme, un « capitalisme distribué » : ces millions de petits producteurs collecteront leurs propres énergies renouvelables sur leur lieu d’habitation ou de travail et échangeront leurs excédents sur Internet. Et cette démocratisation de l’accès à l’énergie pourrait avoir un impact fort sur l’ensemble de la vie humaine à horizon BH22. Il pourrait en résulter un changement radical dans la répartition des pouvoirs scientifique, économique, politique et social dans les années qui viennent.

La thèse de Rifkin est véritablement intéressante à la fois par son ambition théorique et par le pragmatisme avec lequel il cherche à envisager une transition énergétique radicale, praticable dans les schémas de fonctionnement industriels contemporains. Elle est potentiellement révolutionnaire à certains égards. Elle propose de nouveaux modèles pour l’économie mondiale, avec par exemple la mise à l’écart des monopoles de l’énergie, la mobilisation de la quasi-totalité de la population mondiale sur la question du captage et de la distribution de l’énergie, le libre accès pour chaque être humain aux réseaux mondiaux. Avec cette troisième révolution industrielle, Rifkin propose de passer d’une civilisation organisée autour des rapports de forces géopolitiques à une « politique de la biosphère ».

Cependant, à l’analyse, on s’interroge. Comment construire ces réseaux ? N’est-ce pas trop compliqué, trop coûteux, trop consommateur de matières et d’énergies ? Sa troisième révolution industrielle n’est-elle pas une simple fable destinée à mimer l’adaptation des industriels aux nécessités écologiques ? Une notion tout juste bonne à contenter les dirigeants des grandes entreprises qui vont s’engouffrer dans cette technologisation à outrance pour accroître leurs profits et s’exonérer de leurs responsabilités sociales et environnementales. Dans le monde de Rifkin, le pouvoir passe aux experts, aux technologies et aux multinationales. On contourne les groupes du secteur de l’énergie mais on se fond dans les groupes du secteur de l’informatique et de l’information. Le monde repose sur des systèmes ultra sophistiqués en réseaux, via des serveurs géants aux mains de quelques entreprises mondiales qui récupèrent au passage et exploitent des données de type Big Data. L’homme s’efface. Le concept de Rifkin n’est-il pas tout simplement symptomatique des illusions de la futurologie américaine ? On évite toute remise en cause politique ou sociale et on attend des technologies qu’elles nous livrent clé en main un monde de bonheur qui résoudra nos antagonismes de type croissance verte autoproclamée/pénurie de ressources, entropie/expansion miraculeuse des énergies, liberté individuelle/société de contrôle, dispersion de la puissance/centralisation de la gouvernance mondiale. Au final le concept de troisième révolution industrielle sera peut-être pertinent localement, en certaines circonstances précises. Mais pas nécessairement au niveau mondial, comme l’envisage Rifkin.

Nous pouvons douter d’emblée, c’est certain, de l’intérêt des travaux de Rifkin. Nous pourrions en rester là et classer ces travaux au rayon des utopies scientistes caractéristiques de la futurologie américaine. Mais il serait dommage de ne pas poursuivre sa réflexion. Car nul n’est allé plus loin que lui dans la projection sur le long terme de l’impact possible des évolutions technologiques en cours. Il est à ma connaissance le seul prospectiviste à avoir intégré pleinement les caractéristiques biophysiques de l’ère de l’anthropocène, même s’il n’utilise jamais ce terme. Du coup, sa passion pour les technologies, sa connaissance des enjeux stratégiques économiques et politiques, du monde de l’entreprise et des gouvernements, associés à sa sensibilité aux enjeux environnementaux, lui confèrent un statut à part dans le domaine de la prospective. Et sa croyance dans les bienfaits de l’innovation technologique, fut-elle utopique, lui permet de mettre à jour d’intéressantes analyses et préconisations dont il serait dommage de se priver. Rifkin a prolongé utilement ses réflexions dans La nouvelle société du coût marginal zéro, et surmonte la faiblesse de certaines thèses de La troisième révolution industrielle.

Jean-François Simonin, Mai 2016

Une réflexion sur « Jeremy Rifkin : la troisième révolution industrielle »

  1. Pourquoi faire grand cas de ce gourou du capital ?
    John Michael Greer, un autre américain ignoré des médias – c’est un gage de qualité – avait montré de façon convaincante que le drame de notre époque est qu’on veut faire jouer aux énergies renouvelables, diffuses par nature, le même rôle qu’aux énergies fossiles, concentrées par nature.
    On cherche par exemple à reconcentrer l’énergie solaire en électricité, ce qui est techniquement possible, mais c’est vraiment du gaspillage, une gabegie impossible à généraliser, tellement le retour sur énergie investie ( EROEI ) est mauvais.
    Mais il faut absolument oublier cette différence de nature, sinon on pourrait vite comprendre que les énergies renouvelables, reconcentrées au prix d’un gâchis monumental, vont servir, pendant une durée forcément limitée, à perpétuer les inégalités prodigieuses créées par la manne des fossiles depuis les révolutions industrielles, en attendant un effondrement prévisible ( ce ne serait pas la première fois que les élites accélèrent un effondrement, voir J Diamond )
    Ignorer cette différence de nature entre renouvelables et fossiles est en effet bien plus stratégique dans la lutte pour les petits fours distribués par le capital : c’est ce qu’a compris Rifkin.
    On devrait alors parler « d’ignorance stratégique » chez la plupart des « collaborateurs de l’anthropocène » : noyer le poisson thermodynamique sous des déluges de concepts plaisants, voilà le nouvel « impératif catégorique », inspiré par la publicité, de la philosophie à l’ère de l’anthropocène.
    On constate ainsi que la quasi totalité des intellectuels ignorent ou combattent la solution évidente de la décroissance, tandis que le vulgaire comprend bien que lorsque des limites sont dépassées, le premier « impératif catégorique » serait de revenir à l’intérieur de ces limites, si on veut éviter les catastrophes.
    Comment se fait-il que plus on a l’air intelligent, moins on arrive à le comprendre ?
    A cause de la stratégie des petits fours ?

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