L’ouragan Anthropocène et ses implications stratégiques

L’ouragan Anthropocène et ses implications stratégiques

L’Anthropocène propose à l’humanité une nouvelle appréciation de sa capacité à configurer son propre avenir : mais que nous puissions encore reprendre en main notre destinée, rien n’est moins sûr. Sous nos pieds se sont sédimentés d’énormes résidus techniques, industriels, culturels et nous sommes durablement propulsés sur des rails très rigides, par une force qui produit une accélération permanente, et dont nous avons pour l’instant perdu le contrôle. « Des choses se sont mises en marche – et pas seulement des escaliers roulants – qu’on n’a nullement prévues et dont on doit raisonnablement douter qu’elles puissent jamais être reprises par une action humaine pour être dirigées dans des voies non fatales… le processus de civilisation…. se révèle être une curiosité ontologique de premier ordre, car ce qui y devient un fait accompli n’est ni plus ni moins qu’une catastrophe naturelle autoréflexive. Comme tout ce qui est fatal, cela est aussi philosophiquement intéressant… Aujourd’hui l’homme, l’avalanche qui pense, n’est plus mis en danger par la seule tempête de la vie, il met lui-même en mouvement les masses qui peuvent l’ensevelir. »[1]

Ce qui est donc radicalement nouveau depuis le début du XXIe siècle, c’est la conscience de la finitude, non plus seulement individuelle, mais collective de l’espèce humaine. Non plus seulement de la société, mais bien de la présence de l’humanité sur la terre. D’un côté la « dimension humaine » prend du poids, mais d’un autre côté s’imposent des changements d’évaluation et de pratiques face auxquelles nous sommes pour l’instant désarmés : Bruno Latour en dresse une première liste ; « Il s’agit là d’un geste scientifique considérable, ne serait-ce que par ses conséquences : quel régime d’existence distinct de celui de l’holocène est censé caractériser cette nouvelle période ? Quel prolongement dans les sciences humaines doit-on attendre d’un changement d’époque géologique ? S’agit-il de nouvelles coordonnées pour la pensée venant remplacer la Nature des Modernes ? Quels sont les enjeux politiques d’une Géo histoire ? D’un Géo-savoir ?… »[2]

L’Anthropocène éclaire sous un jour nouveau les principaux problèmes politiques planétaires. La chaine des responsabilités dans les désordres mondiaux actuels et à venir s’en trouve modifiée. La distance entre terrorisme et surconsommation énergétique par exemple se réduit. Selon François Heisbourg il s’agit de « répartir les défis entre ceux qui sont le produit délibéré de la volonté d’acteurs agissants explicitement (ce sera le cas de la prolifération nucléaire, du militantisme intégriste et de l’hyper terrorisme), et ceux qui sont le fruit d’actions qui ne répondent pas à une intention d’aboutir au risque considéré : ainsi les problèmes énergétiques, climatiques, épidémiologiques… Cette dernière caractérisation ne vaut pas absolution : l’Amérique de Bush ou la Chine communiste savent parfaitement bien quelles sont les conséquences de leur voracité énergétique sans frein ou de leurs politiques irresponsables de rejets de gaz à effet de serre. Leur objectif premier n’est cependant pas de réchauffer la planète ou de provoquer des épidémies, alors qu’un pays qui tente d’acquérir l’arme nucléaire ou un groupe terroriste qui organise un attentat est mu par une attention spécifique correspondant au moyen recherché. »[3]

On le voit, la prise de conscience de l’anthropocène bouleverse de nombreux points de vue : tant qu’ils ignorent ce concept, les humains peuvent jouer leur rôle d’apprentis maitres et possesseurs de la nature en toute bonne conscience, même lorsque les dégâts du développement deviennent assez visibles : on peut encore, à la maison ou en famille, on doit encore dans les comités de directions des groupes industriels et dans les cabinets ministériels, continuer comme si rien ne posait fondamentalement problème, comme s’il s’agissait vraiment de « retrouver le chemin de la croissance », avec les promesses de progrès social et de bonheur associées à cet idéal. On « titanique » encore par mer calme. Dès que l’on prend conscience de l’Anthropocène et de ses multiples implications nos rêves de développement se heurtent à toutes sortes de limites ; feindre d’ignorer ces limites devient clairement suicidaire. Des chasseurs-cueilleurs qui deviennent subitement et sans s’en être aperçus, comme « à l’insu de leur plein gré », avec leurs petits bras et leur grosse tête, une « force géologique » : qu’est-ce que cela signifie ? Passé l’effet de sidération, comment réagir ? Par ailleurs, si l’industrie humaine est capable de déclencher des changements globaux, rien n’indique qu’elle soit capable de les entraver, les contrôler, les réorienter. On « titanique » à présent en eaux profondes, par mer agitée. Bruno Latour va jusqu’à parler d’une « nouvelle pièce à jouer » pour l’humanité, à savoir « définir l’échelle, la forme, la portée et le but de ces nouveaux peuples qui sont involontairement devenus les nouveaux agents de la Géohistoire. Une chose est sûre : cet acteur qui fait ses débuts sur la scène du Nouveau Théâtre du Globe n’a jamais joué auparavant de rôle dans une intrigue aussi dense et aussi énigmatique. »[4]

Il est à présent avéré que la biosphère est fragile, que ses équilibres ou sa dynamique peuvent être remises en cause par l’action humaine. L’anthropocène, c’est à la fois la prise de conscience de notre dépendance à l’égard de la biosphère, et des maltraitances que nous sommes en train d’infliger à cette biosphère, au risque clair de la détruire. Bien sûr, dans le passé, les civilisations ont eu à affronter toutes sortes de catastrophes, dont certaines étaient d’origine humaine. Mais dans l’anthropocène la puissance de renouvellement qui a si souvent sauvé l’humanité semble épuisée. Depuis que l’homme est le principal facteur déterminant l’avenir de la biosphère, il se retrouve dans l’incapacité de pouvoir compter sur quelqu’un d’autre que lui-même pour assurer cet avenir. Le Religieux et la Nature, qui ont longtemps servi de cadrage ontologique au déploiement de ses plus grands projets, s’effacent à présent derrière la mondialisation, laissant l’homme seul aux manettes de son destin. De fait, cela fait plusieurs décennies déjà que certains problèmes mondiaux font partie de notre quotidien. La faim dans le monde, l’accroissement des inégalités, le changement climatique, les angoisses liées à l’emploi du nucléaire, les diverses applications d’innovations chimiques ou génétiques, tout cela provoque nombre de questions relatives au vivre ensemble. Chacun peut en faire l’expérience à titre privé ou collectif. L’entrée dans l’Anthropocène ne fait ici que sonner le moment à partir duquel il devient ouvertement et publiquement suicidaire de continuer à ignorer ces enjeux.

Le concept d’Anthropocène fait naturellement l’objet de nombreuses critiques. Notamment de la part des milieux industriels qui refusent toute idée de responsabilité dans les dérèglements écologiques et anthropologiques planétaires. Entre autres critiques que subit ce nouveau concept, il en est un qui doit retenir notre attention : avec sa racine étymologique centrée sur l’humain – anthropos – l’anthropocène pourrait en première intention pointer la responsabilité de la civilisation occidentale et les individus de base qui la composent. Il est vrai que nous avons, nous autres occidentaux, une responsabilité particulière vis-à-vis de ce diagnostic. Mais cette responsabilité est clairement secondaire par rapport aux responsabilités des gouvernants, publics mais surtout privés qui représentent les principaux acteurs de l’économie mondialisée. Ce sont clairement ces principaux acteurs, avec leurs stratégies de puissance et de croissance toujours plus dévergondées, qui sont à l’origine des choix industriels et logistiques si problématiques d’un point de vue écologique et anthropologique. C’est pourquoi certains préfèrent parler avec pertinence de Capitalocène, ou de Mégalocène pour mieux cibler les principaux responsables qui conduisent le monde aux limites de la biosphère. Le concept d’Anthropocène modifie profondément la perception des crises environnementales et sociales actuelles. Anthropocène et mondialisation, en raison des effets de seuls qu’ils nous font franchir, nous font littéralement changer d’ère.

Actuellement la globalité de la planète se referme sur nous : c’est l’enseignement essentiel du concept d’Anthropocène. Tous les scénarios qui nous permettaient jusqu’à la fin du xxe siècle d’imaginer nous extraire des limites de la biosphère en cas de problème sont en train de se refermer – peut-être temporairement, mais de façon suffisamment durable pour aboutir à des risques de catastrophes irrémédiables : qui peut raisonnablement rêver de trouver rapidement des énergies renouvelables et non polluantes en quantité suffisante pour faire fonctionner correctement une civilisation consumériste de 8 milliards d’individus au quotidien ? Qui peut encore rêver, comme nous le faisions encore en toute bonne foi scientifique voici quelques décennies, de nous extraire en grand nombre de nos conditions de vie terrestre pour aller coloniser un morceau de l’univers qui resterait vierge de nos dérèglements consuméristes ? Qui peut raisonnablement penser que l’envergure planétaire et l’extraordinaire puissance de nos dispositifs technoscientifiques, industriels et financiers sont à l’abri de dérèglements massifs, qui pourraient plonger subitement dans l’effondrement des pans entiers de l’humanité actuelle ou à venir ? Qui peut encore raconter ailleurs qu’à Davos que les ressources naturelles sont illimitées et que seuls quelques esprits chagrins, trop peu croyants dans les capacités de la technoscience à inventer de nouvelles ressources, craignent à tort que nous puissions nous retrouver à court de munitions à brève échéance ? Qui prétendra encore que la main invisible du marché suffira à répartir au mieux les ressources au niveau mondial, alors qu’un milliard d’individus, soit l’équivalent de la population mondiale à la naissance de l’ère industrielle, vit actuellement sous le seuil de pauvreté ?

 

La situation est inédite : nous sommes la première génération humaine qui constate à la fois les limites des ressources de la planète et sa capacité à détruire son propre milieu de vie. Nous sommes engagés dans un conflit entre l’évolution technico-économique de la civilisation occidentale et la survie de l’humanité. Aucun penseur, aucun homme politique, aucun artiste n’avait imaginé que l’homme puisse se hisser au niveau de la force de gravitation, de la tectonique des plaques, des fleuves, des vents, de l’érosion, des cycles du carbone pour interférer sur le cours des choses terrestres. En raison de son échelle, l’Anthropocène est un repère à partir duquel nous pouvons envisager une réévaluation de notre histoire et de nos perspectives. Copernic, Darwin, Freud avaient déjà imposé d’importants retournements de la compréhension des origines et des perspectives de l’humanité. L’Anthropocène invite à des reconsidérations de la même nature. Il impose, de la même façon, de repenser les tenants et aboutissants de l’aventure humaine tels que les a façonnés la civilisation occidentale. Et donc, sauf si nous souhaitons continuer à jouer à la roulette russe avec l’avenir de l’humanité, de nos stratégies.

Certes les débats ne sont pas clos. Les géologues n’ont pas encore déterminé la date de naissance précise de l’Anthropocène. Retiendra-t-on le milieu du XVIIIe siècle et l’apparition de la machine à vapeur, c’est-à-dire la naissance de l’ère industrielle ? Retiendra-t-on le milieu du XXe siècle avec l’invention de l’arme nucléaire, c’est-à-dire la mise au point de la première technologie susceptible d’anéantir l’humanité ? Ou retiendra-t-on la fin du XXe siècle, c’est-à-dire la chute du mur de Berlin et la naissance de la mondialisation financiarisée, émancipée de tout contrôle politique, mondialisation qui semble nous conduire tout droit, en accélérant, dans toutes les impasses stratégiques pointées à l’entrée dans l’Anthropocène ? Qu’importe : nous ne sommes plus à l’ère de l’Holocène, cette ère dont nous n’étions que des acteurs secondaires, une espèce parmi d’autres espèces aussi influentes que la nôtre dans les équilibres de la planète. Nous sommes entrés dans l’ère de l’Anthropocène, cette ère dont nous sommes les principaux acteurs. Quoi qu’en pensent finalement les scientifiques, que l’anthropocène soit ou non une nouvelle ère officielle, cette ère doit devenir notre nouveau territoire de pensée. C’est au sein de la nouvelle perspective ouverte par l’anthropocène que doivent être reconstruits nos systèmes de valeur et nos politiques d’action collective.

A partir de ce moment nous devons porter un regard différent sur nos stratégies économiques et politiques. Peut-on continuer sur nos voies productivistes et consuméristes actuelles à partir du moment où nous savons qu’elles hypothèquent l’avenir de la biosphère et de l’humanité ? Ne devons-nous pas modifier profondément nos stratégies d’innovation technoscientifique et de croissance économique ? Manifestement l’entrée dans l’Anthropocène implique de nouvelles responsabilités. Mais lesquelles, comment les identifier et les mettre en œuvre ? Quelle seront les stratégies qui permettront à l’humanité de survivre aux dégâts occasionnés par deux siècles d’innovations technoscientifiques et de croissance débridées, nous portant à présent aux limites de la biosphère ?

[1] Peter Sloterdijk, La mobilisation infinie, p. 25

[2] Collectif, De l’univers clos au monde fini, p. 13

[3] François Heisbourg, L’épaisseur du monde, p. 158

[4] Collectif, De l’univers clos au monde fini, p. 34

Publication : Jean-François Simonin, Février 2014.

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