La géo-ingénierie climatique entre mirages et réalités

La géo-ingénierie climatique entre mirages et réalités

 

Le concept de géo-ingénierie climatique vise la manipulation délibérée du climat terrestre pour contrecarrer les effets du réchauffement climatique dû à l’émission de gaz à effet de serre. On en parle de plus en plus. Elle fait l’objet d’intenses réflexions depuis quelques temps, et bénéficie depuis peu de forts investissements technoscientifiques, industriels, politiques. Des groupes industriels y réfléchissent, et commencent à préparer des programmes d’intervention dans ce domaine. C’est un domaine – on ne peut pas encore parler de filière industrielle – qui se propose de faire de l’aménagement  des caractéristiques environnementales de l’atmosphère son objet d’intervention. Il s’agit en quelque sorte d’élaborer une prestation d’intendance planétaire, qui pourrait aller jusqu’à « climatiser » la planète. Quels sont les constituants les plus récurrents de cette utopie scientiste ?

Rappelons la nature du problème : à l’origine, c’est la crainte que les changements climatiques ne deviennent tellement importants que de graves conséquences puissent devenir inévitables, ou encore que des mécanismes de rétroaction accélèrent les changements climatiques même si nous parvenions à ralentir les émissions de carbone. Dans ce cadre, un courant d’opinion fait actuellement avancer l’idée que la géo-ingénierie permettrait d’éviter des dégâts qui, si rien n’est fait, deviendraient  inévitables. Le coup d’envoi de ces réflexions avait été sifflé au tout début du XXIe siècle avec cette communication de Paul Crutzen, deux ans après qu’il ait formalisé le concept d’Anthropocène. « Si une catastrophe globale ne se produit pas tout de suite (météorite, guerre mondiale ou pandémie), l’humanité deviendra la force dominant l’environnement durant des siècles. Les scientifiques et ingénieurs font face à un grand défi, celui de mener la société de l’ère de l’Anthropocène vers une gestion durable. Cet enjeu demande un comportement humain juste sur tous les plans. Il peut même avoir pour conséquence des projets de géo-ingénierie à grande échelle et acceptés internationalement afin « d’optimiser » le climat par exemple. Pour l’instant, nous nous déplaçons encore dans ce domaine largement en terra incognita. »[1]

Observons en quoi cela pourrait consister plus précisément, ne serait-ce que pour prendre conscience de la nature des solutions envisagées, ainsi que des risques et opportunités qui y sont associés. Sont évoquées plusieurs moyens opérationnels pour matérialiser cette géo-ingénierie. Ils ont d’emblée une dimension planétaire qui interroge fortement. On parle par exemple de parasol spatial : il s’agirait d’envoyer dans l’espace des milliards d’écrans destinés à dévier les rayons du soleil, et donc de diminuer la température de la Terre. On parle également de déverser du sulfate de fer sur les déserts marins planctoniques : ainsi on fertiliserait l’océan Austral par développement d’algues capables de stocker d’importantes quantités de carbone. On évoque aussi la création de puits de carbone, l’idée étant ici de stocker le gaz carbonique selon des moyens qui éviteraient la fuite du carbone dans l’atmosphère. L’idée de mettre à profit le désert du Sahara a aussi été étudiée : il s’agirait là de créer artificiellement un mécanisme de condensation d’eau, à l’aide de tours autogénératrices d’air humide destiné à enclencher un cycle d’évaporation et de précipitations en jouant sur les différences d’altitude et de de température… Enfin l’augmentation de la quantité d’aérosols dans l’atmosphère est également citée avec insistance : c’est le moyen préconisé par Paul Crutzen, qui développa cette idée à la suite de l’éruption du Mont Pinatubo en 1991. Cette année-là, les cendres projetées par l’irruption volcanique dans l’atmosphère ont assombri suffisamment la Terre pour la refroidir d’environ 0.5 degré pendant une année. Il s’agirait donc d’utiliser volontairement du soufre ou certains dérivés soufrés pour produire massivement des aérosols qui limiteraient l’éclairement en surface de la Terre, et donc son réchauffement.

La question des effets collatéraux de cette technologie, ou encore la question du contrôle et de la maintenance de ce filtre solaire artificiel, n’est pas résolue – elle n’est pas vraiment posée, en fait. Cependant ce dernier projet pose un problème d’autant plus sérieux que son coût estimé serait de quelques milliards de dollars, soit un coût totalement marginal par rapport aux investissements nécessaires pour réduire à la source les émissions de CO2. De ce fait des initiatives inopinées ne sont pas à exclure : en l’absence d’autorité mondiale, un petit pays (ou pourquoi pas une entreprise multinationale) pourrait décider seul du lancement d’un tel projet, malgré tous les doutes qui lui sont attachés. Les conséquences de cette initiative nationale seraient clairement internationales, mais aucune instance internationale n’a la prérogative d’apprécier ce type de risque, et encore moins d’entreprendre une politique répressive à son encontre. Aucun texte n’interdit explicitement à un individu de déployer un bouclier solaire par projection d’aérosols soufrés dans l’atmosphère. Dans les années 1990, ce genre de projet de manipulation délibéré du climat était classé dans le genre science-fiction. Depuis l’entrée dans le XXIe siècle la géo-ingénierie est sortie des cercles scientifiques et académiques pour entrer dans les arènes de la négociation intergouvernementale. Les lobbies ont largement investi la question. Des industriels vont bientôt présenter des projets qui deviendront financièrement d’autant plus attractifs que nous tergiverserons à mettre en place une politique mondiale de réduction des émissions de carbone. N’oublions pas que ces projets pourront également être présentés comme moteurs de croissance, et trouver alors dans les milieux politiques en période de récession économique de puissants relais. Au total, comme le pointe Dominique Bourg « … il n’est pas impossible en dépit des risques encourus qu’on recoure à des techniques de géo-ingénierie, et donc à des tentations de manipulation de la biosphère en enrichissant le plancton ou en répondant de gigantesques miroirs dans l’espace. Là encore, on décèle un nouveau moteur de croissance, et cette fois avec une volonté directe de diminution de certains flux (CCS, capture à la source et stockage de carbone) ou de remédiation aux dégâts dus à leur emballement. (géo-ingénierie) »[2]

On le voit, l’envergure de ces projets de géo ingénierie, l’immense halo d’incertitude qui enveloppe ces programmes d’action, l’importance des risques qui pourraient en découler, la tentation qu’ils peuvent représenter en raison de leur coût apparemment très accessible, l’inexistence d’institutions susceptibles de légiférer et de contrôler ce type d’initiative, ainsi que la montée du risque de réchauffement et l’incapacité des démocraties libérales à venir à bout de ce problème avec des moyens de prévention ou de correction de leurs pratiques consuméristes actuelles, tout ceci expose la civilisation occidentale à de lourdes incertitudes sur le moyen-long terme.

[1] Paul Crutzen, Geology of mankind. Nature, vol. 415, n° 23, 2002

[2] Dominique Bourg, Pour une 6ème République écologique, p 41.

 

Publication : Jean-François Simonin, Août 2015.

 

 

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