Peter Wagner : sauver le progrès

Sauver le progrès. Comment rendre l’avenir de nouveau désirable ?

La Découverte, Paris, 2017.

Doit-on considérer le monde actuel, s’interroge Peter Wagner, comme un rêve qui deviendrait réalité ? Comme une étape vers un monde d’abondance, au sein duquel la liberté et les droits de l’homme seraient en progression constante et régulière ? Ou est-ce la raison qui est tombée dans un sommeil si profond qu’elle ne perçoit même plus la pauvreté et la violence, qu’elle ne voit pas qu’elle scie la branche écologique sur laquelle l’humanité est assise ? Qu’est devenu le grand rêve du Progrès ? « Ne sachant que faire de ce rêve, nous avons tendu à l’oublier. Les temps présents ne semblent plus rien avoir à faire de l’idée de progrès ou du moins avec la grande idée d’un progrès historique, d’un progrès général de l’humanité. Peut-être devait-il en être ainsi. Peut-être la grande idée du progrès ne correspondait-elle qu’à une projection onirique de souhaits et de désirs irréalisables, projection dont nous savons maintenant qu’elle n’était rien de plus qu’un rêve. » (p. 6)

Voici un superbe petit livre, profond et clair, sur la question ardente du progrès. Oui, dit Wagner, on peut véritablement parler d’une « invention du progrès ». A la fin du XVIIIe siècle, l’Europe fut le théâtre d’un véritable basculement : on se mit à croire en l’existence d’une dynamique d’amélioration générale des conditions d’existence de l’humanité. Pas seulement une amélioration ponctuelle, mais une amélioration de long terme, susceptible de s’auto-entretenir. A partir de là, on a pu parler d’un progrès de l’humanité unissant la destinée de tous les hommes sur la terre, et d’un progrès de l’histoire pour désigner le processus comblant le fossé entre passé et avenir. C’était, explique Wagner, « une conception forte du progrès, puisqu’elle envisage une transformation radicale et positive de la condition humaine qui n’avait jamais auparavant été considérée comme possible. » (p. 17) Mais pourquoi, devrait-on demander, l’idée d’un tel progrès n’était-elle pas apparue avant 1800 ? C’est Kant qui a théorisé la réponse à cette question, dans son célèbre « qu’est-ce que les Lumières ? ». L’humanité était jusque-là restée mineure. Elle n’avait pas atteint la majorité, car elle n’avait pas encore osé faire usage de sa raison. Or, sans le plein usage de cette raison, les êtres humains ne pouvaient que passer d’un régime de domination à un autre, sans capacité de prendre réellement en main les rênes de l’histoire. L’idée, comme l’exprimera ensuite Popper au XXe siècle, était de faire en sorte qu’un stock de connaissances bien établies permette de se débarrasser petit à petit des illusions antiques et médiévales.

Nous pouvons dire sans grand risque d’erreur que la croyance dans la possibilité de ce progrès a agi comme une force de transformation sur les êtres humains, la nature et la vie sociale. Wagner déploie une grille d’analyse qui le conduit à distinguer quatre dimensions du progrès, dans l’ordre chronologique de leur apparition sur les deux siècles qui nous intéressent : le progrès épistémique, le progrès économique, le progrès social et, enfin, le progrès politique. Et il reste de réelles traces de ce progrès. Personne n’oserait le contester dans les pays développés. Et les économies émergentes connaissent un accroissement de leur richesse matérielle. « En Amérique latine et en Afrique du Sud, les dictatures militaires et l’Apartheid ont été vaincus et remplacés, dans certains endroits, par des démocraties participatives ; la pauvreté y a été réduite et les ressources de l’État-providence augmentées. On peut avancer que, globalement, les régimes oppressifs sont moins nombreux qu’il y a cinquante ans. » (p. 13) Nos efforts pour construire des mondes meilleurs ont effectivement permis de changer le monde, mais pas, ou plus, ou plus seulement, pour le meilleur. Mais il ne s’agit pas d’abandonner toute idée de progrès. D’ailleurs, cela n’est pas vrai que la poursuite de cette illusion n’aurait produit que du pire. La réalité semble en fait contrastée : la poursuite du progrès semble avoir rendu le monde tantôt meilleur, tantôt pire, selon les moments, les lieux, et selon les critères d’appréciation retenus.

La bascule de la décennie 1979-1989

Pour Wagner, tout a basculé entre 1979 et 1989, décennie durant laquelle le monde a radicalement changé. « L’année 1979 fut marquée par la deuxième crise pétrolière, la révolution iranienne, l’arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir et la parution du livre de Jean-François Lyotard, La condition postmoderne. » (p. 11) Jusqu’au début des années 1970, le sentiment à l’égard du progrès scientifique était caractérisé par un grand enthousiasme, ainsi que par une confiance illimitée dans l’utilité de ce progrès pour la société. Mais après la chute du mur de Berlin, on dirait que le seul sens du progrès est d’éviter la régression. Pour Wagner, les principaux évènements qui imposent à présent de reconsidérer notre idée du progrès sont le suivantes : crises économiques à répétition à travers le monde ; préoccupation croissante à l’égard de l’injustice passée et son impact sur le présent ; conscience croissante des implications du changement climatique provoqué par l’activité humaine ; absence de critères d’évaluation des conflits internationaux. Et au total, l’idée même de progrès ressort profondément affectée.

Sur le plan scientifique, on commence à envisager certaines pratiques du savoir moins comme des tentatives de découvrir des traits préexistants de la nature que comme des interventions sur cette nature, avec tous les risques que cela suppose. Sur le plan économique, nous sommes arrivés au stade où « le présupposé implicite de la pensée critique est que l’aliénation et l’exploitation pèsent plus que le progrès dans la satisfaction des besoins. » (p. 45) Les démocraties libérales semblent buter sur les murs des inégalités et des limites naturelles en termes de ressources. Sur le plan social, certains paradoxes émergent : comment considérer « la quête d’une connaissance sur laquelle la vie sociale pourrait s’appuyer de manière solide alors que la planète est d’ores et déjà transformée à la lumière des types de savoirs disponibles ; plutôt que d’avoir recours à la raison pour comprendre la condition humaine, on transforme la condition humaine de façon à la rendre intelligible à un certain type de raison ; quant à la satisfaction des besoins matériels humains, on y répond en transformant la planète à un point tel que la satisfaction même de ces besoins est menacée, au moins dans certaines parties de globe, sans retour possible à la situation antérieure. » (p. 56) Il faut donc l’avouer : « alors que de plus en plus de sociétés ont adopté des institutions démocratiques, la capacité d’autodétermination a probablement diminué. » (p. 177) « Sur le plan historique, il se peut que la transformation de la planète signale un changement épocal d’une ampleur telle que les conditions même de l’action humaine s’en trouvent altérées. » (p. 56)

« Aujourd’hui, dit encore Wagner, la critique est devenue plus nécessaire car la distance qui sépare ce qui est collectivement désirable de ce qui est susceptible de résulter d’actions non coordonnées est devenue considérable. » (p. 162) Mais cette critique est rendue plus difficile dans la mesure où il n’existe pas d’étalon permettant d’établir un consensus entre le possible et le réel. « Le progrès dépend de la victoire dans la lutte pour l’interprétation du monde », conclut alors Wagner avec de forts accents nietzschéens.

Vers quel type d’émancipation ? Refonder l’idée de  progrès

La question est : qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans le discours sur les droits de l’homme et la démocratie et dans l’idée selon laquelle toute contrainte supprimée équivaut à une augmentation de liberté ? « Je suggère qu’il est possible d’identifier une autre forme spécifique du progrès, celle de l’amélioration des conditions générales d’autoréalisation, à commencer par la promesse de l’égal rapport à la liberté. J’appellerai cette forme le progrès social ». (p. 24) Wagner suggère de « remplacer la conception forte du progrès en tant que force quasi autonome de l’histoire par une notion se concentrant sur la capacité d’agir, l’imagination et la critique… Je proposerai de considérer le progrès politique comme une des préoccupations majeures de notre temps. » (p. 30)

Le progrès social au sens de Wagner devrait se décliner principalement en deux volets : d’abord la création de conditions propices à l’autoréalisation individuelle (capacité des êtres humains à développer leur propre projet de vie, sans être conditionnés ou déterminés par d’autres – avec en ligne de mire l’extension de l’autonomie individuelle); ensuite en progrès politique, conçu ici comme une autodétermination progressive des conditions de vie en commun. Voilà ce qui reste une idée solide sur laquelle s’appuyer : « la notion de démocratie entendue comme autonomie collective. L’idée que des êtres humains libres se réunissent pour délibérer sur les meilleures façons d’organiser leur vie en commun et pour résoudre les problèmes auxquels ils doivent faire face en commun répond effectivement à la question de savoir comment peuvent exister des phénomènes à grande échelle intégrant des contenus normatifs positifs. » (p. 161)

 

Que conclure, alors, sur le sauvetage possible de l’idée du progrès ? « Que les choix collectifs soient de plus en plus déterminés par la seule agrégation de nombreuses décisions individuelles ; que les injustices passées déterminent au présent les opportunités de vie de manière hautement inégale derrière le voile de l’égale liberté ; que l’hybris, via une conception erronée de la maitrise instrumentale, exacerbe les problèmes plutôt qu’elle ne les résolve. Pour nous qui sommes confrontés à ces dangers, le progrès demeure à la fois nécessaire et possible : il passe par la construction d’une capacité d’agir démocratique, le dépassement des nouvelles formes de domination et le combat contre l’hybris. » (p. 178) Après tout, la désillusion est peut-être un phénomène positif, puisqu’elle conduit à se libérer d’illusions. Peut-être, tout simplement, que notre conception du progrès n’avait jamais été viable, durable. Mais on peut encore espérer des progrès considérables d’un agir collectif démocratique qui saurait se saisir des problèmes clé des temps présents. En fait, on peut se dire que la société au plein sens du terme n’a pas encore vu le jour ; que nous restons à ce jour incapables d’autodétermination collective au sens fort du terme. Dans ce cas, « il faudrait identifier une manière de construire une intentionnalité collective adéquate pour la situation actuelle. » (p. 161)

Jean-François Simonin, avril 2017.

 

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