L’assimilation nazisme-communisme-keynésianisme

L’assimilation nazisme-communisme-keynésianisme au milieu du XXe siècle

 

On peine aujourd’hui à comprendre pourquoi les libéraux ont été amenés, au milieu du xxe siècle, à associer totalitarisme, communisme et keynésianisme dans leur bataille idéologique. Il n’est pas inutile, devant les accents totalitaires de l’engouement pour le tout numérique au début du XXIe siècle, d’en rappeler les raisons. Ces notions renvoient aujourd’hui pour nous à des réalités très différentes. Mais il n’en était pas de même au sortir des deux guerres mondiales qui ont failli précipiter l’Occident dans l’effondrement. Car le totalitarisme, et plus précisément le national-socialisme, n’était pas perçu par les libéraux comme un simple accident de l’Histoire. Ils étaient nombreux à le considérer comme une sorte d’aboutissement plus ou moins naturel de la forme de capitalisme en vigueur à partir de la fin du xixe siècle dans les principales nations occidentales. Pour certains analystes, l’Italie, et plus encore l’Allemagne, avaient surtout l’inconvénient d’être en avance sur les autres dans la matérialisation de ce destin totalitaire.

Que les analyses du socialiste chevronné Polanyi aient convergé sur ce point avec celle du néolibéral Hayek doit attirer notre attention. Pour Hayek, il faut partir de l’idée que les totalitarismes qui se sont imposés en Allemagne et en Russie ne sont pas apparus par hasard. Leur émergence n’est que le symptôme de ce qui pourrait se reproduire dans toutes les démocraties occidentales. Elle résulte d’un long processus d’incubation dont il faut chercher la source dans la manière de conduire l’État, le droit, la politique ainsi que l’économie. Pour Hayek les ferments du totalitarisme résident dans le rejet même du libéralisme. C’est dans la critique de l’individualisme, dans les utopies collectivistes, dans l’ambition de substituer au jeu du libre marché l’autorité d’une instance de commandement national que siège le point de départ de tous les totalitarismes, explique Hayek, qui identifie totalement la base doctrinale du communisme et celle du national-socialisme. Pour lui, c’est lorsque ces idées anti-libérales commencent à se diffuser dans les sociétés, lorsque les milieux intellectuels et culturels cherchent à les légitimer, lorsque les États se les approprient, que s’annonce « la route de la servitude ». La politique économique des nazis, analyse Hayek, a représenté une façon de subordonner l’économie à la politique ou à la société globale telles qu’ils la concevaient.

Au sortir de la seconde guerre mondiale le coup de force des néolibéraux a donc consisté à mettre dans le même sac le nazisme, le communisme, voire le keynésianisme[1], à titre de totalitarismes en germe, et de les présenter ensemble, dans une sorte de communauté de pensée, comme les ressorts profonds des pires horreurs politiques du xxe siècle. Le totalitarisme n’est pas derrière nous, laissaient entendre les néolibéraux au sortir de la guerre, il est devant nous, il va continuer à progresser et à se répandre si nous ne nous attaquons pas énergiquement à ses germes les plus virulents qui ont pour nom planification, contrôle de l’économie par l’État, centralisation, sécurité sociale, politique fiscale volontariste. Le néolibéralisme plonge donc d’abord ses racines dans une volonté obstinée de s’opposer aux nouveaux totalitarismes qui avaient laissé l’Europe à feu et à sang au milieu du xxe siècle. Les néolibéraux expriment une sorte de haine du collectivisme dont on doit comprendre les ressorts. « Nous avons toutes les raisons de supposer, dit Hayek, que les manifestations les plus répugnantes des systèmes totalitaires actuels ne sont pas des sous-produits accidentels, mais bien des phénomènes que le totalitarisme produit inévitablement tôt ou tard[2]. »

L’hydre totalitaire se cache pour Hayek dans toute manifestation d’un quelconque point de vue collectif. Comme par exemple dans cette remarque qu’il cite d’un ministre de la justice nazi, qui demandait, à propos d’une nouvelle théorie scientifique : « Est-ce que je sers par là le national-socialisme pour le plus grand profit de tous ? ». Il faut prendre au sérieux ces aberrations, dit Hayek, si incroyables qu’elles paraissent, et ne pas les traiter comme de simples « accidents, des sous-produits du système qui n’auraient rien à voir avec le caractère essentiel du totalitarisme. Elles sont tout autre chose. Elles dérivent du même désir de voir diriger chaque chose par une conception d’ensemble du tout[3] ». Hayek parle d’une « tragédie de la pensée collectiviste ». « Elle procède de la conception qui met la raison au-dessus de tout et aboutit à la dégradation de la raison parce qu’elle méconnait le processus dont dépend le développement de l’intelligence. Nous touchons là au paradoxe de toute doctrine collectiviste, de son exigence d’un contrôle conscient, d’un planisme conscient, ce qui impose inévitablement le pouvoir absolu d’un individu[4]. » Pour Hayek le national-socialisme n’est pas une simple révolte contre la raison, ni un mouvement irrationnel sans fond conceptuel. Il est au contraire l’aboutissement d’une longue évolution de la pensée qui a voulu mettre le collectivisme au centre de ses objectifs, « un collectivisme dépouillé de tous les vestiges de la tradition individualiste qui aurait pu en empêcher la réalisation. » Le vers du totalitarisme est dans le fruit de toutes les pensées collectivistes.

Il est inutile de nous attarder sur la légitimité d’une bataille contre le nazisme. En revanche il est plus intéressant de comprendre pourquoi le socialisme est aussi, chez Hayek un exemple de repoussoir. Le socialisme, dit-il, est né en réaction au libéralisme de la Révolution Française. Il a été dès le début franchement autoritaire. Le fond de pensée des écrivains français qui ont posé les fondations du socialisme est, selon Hayek, l’idée que le socialisme ne pourrait être vraiment mis en pratique que par un gouvernement dictatorial. Selon lui les fondateurs du socialisme ne faisaient pas mystère de leurs intentions à l’égard de la liberté. La liberté de pensée, notamment, a été pour eux source de tous les maux tout au long du xixe siècle. C’est notamment la lecture qu’il fait de Saint-Simon par exemple.

Mais il est encore plus troublant de saisir le motif de la haine néolibérale à l’égard du keynésianisme, alors même que Hayek est très sensible aux questions d’inégalités et très combatif vis-à-vis des risques de monopole. Dans La route de la servitude, « Lord Keynes » est cité en exergue du chapitre « les totalitaires parmi nous » pour illustrer « l’impression alarmante qui se dégage de quelques ouvrages anglais sur les idées dominantes en Allemagne » dans le premier tiers du xxe siècle. En vérité, « on ne pourrait pas trouver une page du livre d’Hitler que quelqu’un en Angleterre n’ait pas proposée pour notre propre usage[5] » dit Hayek avec les thèses keynésiennes en ligne de mire. Tout programme politique d’assistance, de solidarité ou de redistribution est pour Hayek contre-productif dans ses effets et représente un marchepied pour les totalitarismes de tous poils. « Un mouvement qui promet avant tout de nous enlever toute responsabilité ne peut être qu’antimoral dans ses effets, quelle que soit l’élévation morale qui lui a donné naissance[6]. » Ce que les libéraux avanceront fortement, à la suite d’Hayek, c’est que les politiques interventionnistes d’inspiration keynésienne, qui ont été déployées entre les années 1930 et 1960, c’est-à-dire avant et après la seconde guerre mondiale, auraient engendré une sorte de crise du libéralisme. Crise dans laquelle se seraient engouffrés les fascismes et socialismes avant la guerre, crise dans laquelle les démocraties occidentales pourraient glisser à l’issue de la seconde guerre mondiale si rien n’était fait pour l’endiguer énergiquement. Economie dirigée, planification, interventionnisme d’État, avec Keynes en adversaire doctrinal majeur, sont les cibles privilégiées des néolibéraux qui voient dans ces intentions typiquement politiques autant de manifestations d’un totalitarisme rampant. Hayek précise le point de conflit entre liberté individuelle et collectivisme tel qu’il le perçoit. « Les divers genres de collectivisme, communisme, fascisme, etc., diffèrent entre eux par la nature du but vers lequel ils veulent orienter les efforts de la société. Mais ils diffèrent tous du libéralisme et de l’individualisme en ceci qu’ils veulent organiser l’ensemble de la société et toutes ses ressources en vue de cette fin unique, et qu’ils refusent de reconnaître les sphères autonomes où les fins individuelles sont toutes-puissantes. En bref, ils sont totalitaires au véritable sens de ce mot nouveau que nous avons adopté pour définir les manifestations inattendues mais inséparables de ce qu’en théorie nous appelons collectivisme[7]. »

Dans La Naissance de la Biopolitique, Michel Foucault a prolongé ces analyses. Le néolibéralisme, dit-il, a consisté à présenter le nazisme comme le prolongement naturel de toute politique interventionniste. Et non comme un accident historique ou une excroissance monstrueuse. « Je dirai que le coup de force théorique, spéculatif, des néolibéraux allemands devant ce système nazi a été de ne pas dire, comme la plupart des gens disaient à l’époque, et surtout les keynésiens bien sûr : ce système économique que les nazis mettent en place, c’est une monstruosité… Ils disent : le nazisme, c’est une vérité[8]. » Les néolibéraux ont d’abord étendu cette analyse à la situation anglaise, critiquant le plan Beveridge des années 1943-44, explique Foucault, en le présentant comme la préparation d’une politique nazie pour l’Angleterre. Le nazisme, disent les néolibéraux, n’est rien d’autre que l’aboutissement d’une croissance indéfinie du pouvoir étatique. En passant, ou non, par une période de dépérissement de l’État avant récupération par la figure d’un totalitarisme qui aura beau jeu de se présenter comme le seul recours possible devant la perspective d’effondrement d’une nation.

Il est instructif de méditer ces allers-retours de l’histoire quant à l’interprétation des politiques publiques. Surtout à une époque où nous constatons le déploiement d’une raison numérique à l’échelle de la planète, sur fond simultanément de concentration croissante des pouvoirs, d’accroissement des inégalités, de raréfaction des ressources et de replis identitaires.

[1] Pour Polanyi également, pourtant éminent promoteur de la nécessité d’une protection sociale forte, il « y avait une ressemblance entre les régimes naissants, le fascisme, le socialisme et le New Deal, mais elle tenait uniquement à leur abandon des principes du laissez-faire ». Polanyi, Ibid., p. 331.

[2] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, [1946], PUF, 1985, p. 100.

[3] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, [1946], PUF, 1985, p. 118.

[4] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, [1946], PUF, 1985, p. 120.

[5] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, [1946], PUF, 1985, p. 134.

[6] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, [1946], PUF, 1985, p. 153.

[7] Friedrich A. Hayek, La route de la servitude, [1946], PUF, 1985, p. 47.

[8] Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, Gallimard, Seuil, p. 113.

 

Publication : Jean-François Simonin, décembre 2017

Les mauvaises critiques du néolibéralisme

Les mauvaises critiques du néolibéralisme

 

On dit que le néolibéralisme transforme les organisations traditionnelles, qu’il bouleverse l’ordre social, qu’il fragilise les institutions publiques que sont l’école, le droit, la famille, l’État, qu’il modifie le fonctionnement du monde. Le néolibéralisme viserait la dilution et l’atomisation sociale, la perte des acquis sociaux, la décomposition des sociétés : en clair il serait un repoussoir face auquel il s’agirait de reconstruire du lien social, du sens, du collectif, du vivre ensemble. Mais, à nous en tenir là, nous passerions à côté de la possibilité de comprendre ce qui a pu donner au néolibéralisme son élan exceptionnel depuis le milieu du xxe siècle. Et nous nous priverions peut-être de mieux identifier les leviers grâce auxquels nous pouvons envisager de le reprendre en main.

Dans ce contexte d’ailleurs la gauche ne va pas au fond de ces questions : elle se contente souvent de prêcher des valeurs d’égalité, d’équité ou de solidarité. Elle invite à une répartition plus juste des fruits de la croissance, mais sans s’interroger sur les implications de cette croissance. Au contraire, elle sous-entend le plus souvent que la priorité reste d’assurer une économie en expansion, toutes les couches sociales étant appelées à profiter de cette croissance par effet de ruissellement. Pour les tenants de cette gauche libérale, les programmes de soutien à la croissance économique demeurent l’infrastructure la plus solide du bien commun. C’est bien là que réside le problème, immense, à résoudre. Car cette pensée laisse ouverts tous les compromis imaginables avec le futur : au nom de quoi une telle pensée pourrait-elle questionner les orientations fondamentales du néolibéralisme ? Cette pensée intègre petit à petit l’idée qu’il suffit d’être en mesure de produire n’importe quoi, toujours plus, pour assurer au mieux le bien-être de ses concitoyens. Tant qu’existent des consommateurs pour consommer et des créations d’emplois à la clé, il n’est nul besoin de s’interroger sur les implications des stratégies que l’on va mettre en œuvre.

D’autant qu’il ne suffit pas d’être critique vis-à-vis du néolibéralisme, il faut essayer de comprendre ce qui lui a donné son impulsion et sa force initiales. Il faut s’imposer de penser la positivité du néolibéralisme. Il faut se demander pourquoi les néolibéraux ont pu faire du marché un bien si précieux qu’ils ont cherché à l’étendre jusqu’à des zones d’activité humaine où l’on estime aujourd’hui être confrontés à des risques suicidaires pour l’ensemble de la civilisation occidentale. Bien sûr on peut considérer qu’il s’agit, en grande partie, de la simple idéologie d’une classe dominante qui ne vise qu’à préserver ses propres acquis. Avec pour preuve le fait que les inégalités ne cessent de s’accroître à la mesure du déploiement de cette idéologie, illustrant ainsi l’idée que le néolibéralisme a pour principal objectif de renforcer les privilèges des classes au pouvoir. Ce serait certainement manquer l’essentiel, à savoir la tradition intellectuelle qui a eu pour ambition de faire avancer les débats, dans les domaines de l’économie bien sûr mais également de la sociologie, de la philosophie, de l’histoire. Le néolibéralisme n’a pas été seulement l’idéologie d’une classe dominante ; cela n’aurait pas suffi à lui donner le souffle extraordinaire autour duquel se cristallisent aujourd’hui les déploiements, ainsi que les dangers, de l’économie mondialisée.

Il existe plusieurs variantes et nuances de néolibéralisme, mais selon ses fondamentaux, le marché est nettement plus capable que les pouvoirs politiques de résoudre les problèmes liés aux besoins des êtres humains tout au long de leur existence. Le libéralisme classique, tout comme les fascismes et communismes qui lui ont été contemporains, reposait sur des systèmes politiques clairement dirigistes. Le néolibéralisme tient le politique pour responsable des dérives de ces systèmes et propose de laisser la main invisible du marché opérer les arbitrages socio-économiques constitutifs de l’existence humaine contemporaine. Il faut donc commencer par reconnaître et comprendre la grande richesse philosophique et politique de l’ambition libérale, et tenter d’en mesurer les implications probables à l’horizon du xxiie siècle.

Le projet de domination de la nature a débuté bien avant le capitalisme, vraisemblablement dès que les peuples sont devenus sédentaires et ont inventé et déployé des outils efficaces. Notons qu’il est aussi possible de détruire son environnement sans être capitaliste. Nombre de civilisations se sont révélées capables de détruire leur environnement bien avant l’avènement du capitalisme, comme l’ont montré entre autres les habitants de l’Ile de Pâques. De même à horizon BH22 nous pouvons aisément imaginer une société très avancée du point de vue technologique, qui aurait trouvé un moyen politique d’organisation non capitaliste, mais serait capable de détruire son environnement au moyen ou en raison d’un accident chimique, nucléaire, génétique… ou tout simplement pour des motivations intellectuelles ou religieuses. Pourtant il est indispensable de confronter une réflexion sur l’avenir à long terme de l’humanité aux logiques économiques : les forces économiques à l’œuvre sont au début du xxie siècle d’une telle puissance qu’elles représentent un cadre de pensée hors duquel rien ne semble concevable.

L’histoire nous apprend que le libéralisme est né en réponse à la folie politique ou religieuse qui a longtemps consisté à dresser les hommes les uns contre les autres dans une conception générale qui veut que l’homme soit un loup pour l’homme. Le libéralisme est né chez les philosophes d’abord pour combattre l’arbitraire du pouvoir et les horreurs causées par les guerres de religion. Et il s’est révélé une arme puissante contre ces maux séculaires. Dans la conception des libéraux tels Hume, Locke ou Stuart Mill, la liberté cherchait à se frayer une voie contre le politique et contre le pouvoir. A l’origine le pouvoir pour les libéraux n’était pas conçu comme quelque chose que l’on devrait partager en alliant nos forces avec d’autres. Il s’agissait de défendre des libertés individuelles contre des pouvoirs qui, régulièrement, envoyaient les citoyens au bûcher ou à la guerre. L’État n’était pas conçu comme le garant de quoi que ce soit pour les hommes du xviiie siècle. Il représentait plutôt une menace contre laquelle il s’agissait d’apprendre à s’autonomiser et se défendre.

Il est clair que nous n’en sommes plus là au début du xxie siècle. Le libéralisme semble avoir perdu aujourd’hui son potentiel subversif et émancipateur pour servir de justificatif au statut quo de certains dispositifs technicoéconomiques planétaires qui sont bien loin de viser prioritairement le bien-être de l’humanité. Pourtant, c’est encore cette ambition émancipatrice qui était à l’origine de la pensée néolibérale telle qu’elle a été conçue au milieu du xxe siècle. En effet, le néolibéralisme a d’abord été perçu comme une parade contre la montée des totalitarismes ; la force prodigieuse qu’il a conquise par la suite reste incompréhensible tant que l’on n’a pas mesuré toutes les implications de cette ambition initiale.

Prenons par exemple le fil des célèbres analyses de Karl Polanyi. Elles restent instructives, au début du xxie siècle, à plusieurs égards. Polanyi analyse la montée des dictatures totalitaires dans les premières décennies du xxe siècle, dans de nombreux pays et non seulement en Allemagne, en Italie et en Russie, comme une forme d’échec de l’État libéral en tant qu’organisation de la production fondée sur des marchés libres. Ces dictatures y substituèrent de nouvelles formes d’économies, mettant un terme chacune à leur manière à l’organisation de leurs nations sur le mode libéral. L’économie libérale, dit-il, a imprimé à nos idéaux une fausse direction. On s’était fait des illusions avec l’idée d’un homo economicus, d’un individu qui serait fondamentalement rationnel, en imaginant une société formée uniquement par le vouloir de l’homme. Pour bien comprendre les intérêts et limites de la pensée néolibérale actuelle, il faut rappeler l’originalité de la pensée libérale classique qui l’avait précédée.

C’est le machinisme industriel, explique Polanyi, qui a tout modifié : tant que la machine n’était qu’un appareil peu productif et peu coûteux, elle n’avait pas modifié les équilibres ancestraux entre l’homme et son milieu de vie. « Jusqu’à la fin du xviiie siècle, la production industrielle, en Europe occidentale, fut un simple appendice du commerce[1]. » Puis, avec l’avènement du machinisme industriel, c’est-à-dire l’invention de machines et d’installations complexes, spécialisées et produisant en grandes séries, la relation du marchand traditionnel avec la production s’est trouvée profondément modifiée. La production industrielle cessa d’être un élément secondaire du commerce, elle impliquait alors des investissements de long terme, avec les avantages et les risques y afférents. Puis, progressivement, selon la célèbre thèse de Polanyi, ce n’est plus l’économie qui restait, comme dans toutes les civilisations antérieures, enchâssée dans la vie des sociétés, c’est l’inverse qui est advenu, et là réside la grande originalité des temps modernes : « la société était devenue sur toute la ligne un appendice du système économique… Une foi aveugle dans le progrès spontané s’était emparé des esprits, et les plus éclairés parmi eux hâtèrent avec le fanatisme des sectaires un changement social sans limites et sans règles »[2]. Personne n’avait annoncé le capitalisme. Personne n’avait imaginé une société fondée sur le machinisme et sur la recherche du gain individuel. C’est une véritable lame de fond qui a balayé en quelques décennies le vieux monde. A la veille de la plus grande révolution industrielle de l’histoire, dit Polanyi, on n’apercevait aucun signe, aucun présage de cette révolution.

Il est intéressant de se remémorer ces analyses car il existe un parallélisme troublant, vu d’aujourd’hui, entre les menaces induites par la mondialisation au début du xxe siècle, telles que les a si finement analysées Polanyi, et les menaces telles que nous les percevons au début du xxie siècle. Polanyi voit à la fin du xixe siècle poindre les limites du marché autorégulateur : une sorte de fanatisme libéral, à la fois machinique, industriel, commercial et financier, menaçait selon lui de dissoudre l’homme, les sociétés humaines et la nature dans l’immense marché mondial autorégulé qui était en train d’écraser toutes les organisations sociales ancestrales sous son extraordinaire expansion tout au long du xixe siècle. Et Polanyi décrit l’avènement des totalitarismes comme des tentatives de reprendre la main, certes avec les résultats catastrophiques que l’on connait a posteriori, du politique sur l’économique. « Si, d’un côté, les marchés se répandirent sur toute la surface de la planète et si la quantité des biens en cause augmenta dans des proportions incroyables, de l’autre côté, tout un réseau de mesures et de politiques fît naître des institutions puissantes destinées à enrayer l’action du marché touchant le travail, la terre et la monnaie. Tandis que l’organisation des marchés mondiaux des marchandises, des capitaux et des devises, sous l’égide de l’étalon-or, donnait une impulsion sans égale au mécanisme des marchés, un mouvement naquit des profondeurs pour résister aux effets pernicieux d’une économie soumise au marché. La société se protégea contre les périls inhérents à un système de marché autorégulateur : ce fut la caractéristique d’ensemble de l’histoire de cette époque. »[3]

On ne peut s’empêcher de faire le lien entre ces analyses de Polanyi, la façon dont il percevait les implications potentiellement destructrices du libéralisme classique, les « solutions » que l’histoire a trouvées pour répondre à ces menaces, et la façon dont nous pouvons percevoir ces mêmes implications destructrices en régime néolibéral, à l’ère de l’anthropocène. Explosion du nombre de pauvres, accroissement simultané de la plus grande pauvreté et de la plus grande richesse, destruction des équilibres sociaux traditionnels, dépendance financière à l’égard de l’étalon-or, destruction des milieux naturels étaient selon Polanyi les principales menaces qui grandissaient au rythme du développement du marché mondial autorégulateur. Certes, les fascismes du xxe siècle n’ont apporté aucune solution acceptable face à ces menaces, mais ces menaces n’ont pas disparu. Elles sont toujours là, certainement croissantes depuis la redécouverte de la finitude des ressources de la biosphère. Elles ont parfois de nouveaux noms : menaces écologiques, risques systémiques ; ou des noms plus précis : réchauffement climatique, dépendance à l’égard du nucléaire… et les risques de fascismes qui pointent ne sont plus seulement idéologiques ou totalitaristes, comme au début du xxe siècle : des fascismes de type technologique, eugéniste, écologique, religieux ne sont pas à exclure à horizon BH22.

La production, disait Polanyi en des termes que nous pouvons reprendre aujourd’hui mot pour mot, surtout à l’ère du numérique, est l’interaction de l’homme et de la nature. Si ce processus doit être organisé selon les règles d’un marché dépourvu de toute transcendance, alors il faut faire entrer l’homme et la nature dans l’orbite de ce marché ; ils doivent être eux aussi soumis aux règles de l’offre et de la demande, être traités comme des marchandises, des produits destinés à la vente, des motifs d’accroissement de la valeur, dirait-on aujourd’hui en régime néolibéral.

[1] Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, p. 125.

[2] Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, p. 126-127.

[3] Karl Polanyi, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, p. 127.

Publication : Jean-François Simonin, Décembre 2017

Anticiper à l’ère de l’anthropocène

Apprendre à défataliser l’avenir au XXIe siècle

Jean-François Simonin  – Juin 2016 – ISBN : 978-2-343-09355-0

27.50 € •
276 pages

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Un nouveau concept est né au tout début du XXIe siècle, le concept d’anthropocène. Il n’a pas fait l’objet de toute l’attention qu’il mérite. Car ce concept introduit une perspective renversante pour toute réflexion en matière d’anticipation. Il percute toutes les certitudes de la civilisation occidentale, secoue nos plus profondes routines en matière de temporalité et de rationalité. Il questionne frontalement le devenir de la biosphère et de l’humanité. Il peut paralyser la réflexion et la réaction dans un premier temps, mais il ouvre aussi de nouvelles pistes sur lesquelles cet essai veut attirer l’attention. Il reste jusqu’à présent inconnu des sphères économiques et politiques, qui n’ont pas intégré les implications de ce concept dans leurs méthodes et pratiques de gouvernance. Aucune stratégie à terme ne pourra faire l’impasse sur les conséquences de la nouvelle conception du monde qui en découle. Le présent essai montre pourquoi ce concept-obus représente aussi un véritable potentiel de reconfiguration pour la pensée anticipatrice. Il est urgent de se sensibiliser aux enseignements de l’anthropocène et de construire des réponses pertinentes face aux impasses stratégiques qu’il met en évidence.

 

SOMMAIRE

Introduction

  1. De profonds dérèglements dans la civilisation occidentale
  2. Le potentiel renversant du concept d’anthropocène
  3. Des projets industriels qui configurent l’avenir de l’humanité
  4. La catastrophe comme perspective rationnelle
  5. L’énigme de la longue durée au XXIe siècle
  6. Les freins à l’anticipation dans les démocraties libérales
  7. La civilisation occidentale titanique par manque de modèle

Conclusion : deux pistes pour défataliser l’avenir

 

Éditeur

Contact : Julia Hu

Editions L’Harmattan

5, rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris
julia.hu@harmattan.fr / 01 40 46 79 24

 

 

La destruction créatrice, une illusion ravageuse

Clés d’accès au XXe siècle, Tome 1

 

Jean-François Simonin
ISBN : 978-2-343-13307-2
22,00 € • 216 pages

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Il faut revenir sur le concept de destruction créatrice formulé en 1942 par Joseph Schumpeter. Ce concept a eu une postérité extraordinaire. Aujourd’hui encore il fait office d’évidence pour les élites économiques et politiques de la mondialisation. Mais, à bien y réfléchir, il s’agit d’une ineptie. Comment a-t-on pu penser, durant  plusieurs décennies, qu’une opération de destruction pouvait être créatrice ? C’est cette fausse évidence qui explique la myopie écologique et anthropologique de l’économie mondialisée au début du XXI ème siècle.
Il est indispensable d’enterrer définitivement l’illusion de la destruction créatrice. Mais pour cela il faut d’abord identifier toutes les sources de la culture occidentale auxquelles ce mythe vient s’abreuver. Mettre à jour les tenants et aboutissants de ce concept, pour en désamorcer la puissance ravageuse, est sans doute la première étape nécessaire à la reconstruction d’un projet de civilisation réellement soutenable sur le long terme.

Sommaire

Introduction

1. Le souffle initial du néolibéralisme
Les mauvaises critiques du néolibéralisme
L’assimilation nazisme-communisme-keynésianisme
Actes de naissance et idéaux néolibéraux
Le coup d’État mondial du néolibéralisme
Libéralisme et totalitarisme

2. Obsolescence des mythologies occidentales
Main invisible du marché, doux commerce et fabrique
du diable
Le développement, un mythe occidental
La destruction créatrice, transcendance nihiliste
La concurrence comme principe d’organisation
Progrès technique et mutilation écologique

3. Les nouveaux agents de transformation du monde
Les TGE, de taille exorbitante
Une capacité inédite de transformation du monde
Sociétés anonymes et responsabilités limitées
La stratégie des TGE, néolibéralisme en action
Sur l’absence de devoirs politiques de la TGE

4. Vide stratégique et déficit ontologique
On a cessé de vouloir définir le réel
De la stratégie à la tactique, raccourcissement des
horizons
Vide stratégique et déficit ontologique
Les limites de la spécialisation
Faire de l’avenir le point d’arrivée de la pensée
stratégique

5. Un portefeuille de futurs en contraction
La Loi, sous l’emprise du nombre
Innovation vitale, innovation létale
Contraction des futurs du monde et situations
irréversibles
Intensification de l’être et bio conservatisme
Accroissement du savoir et rétrécissement de l’avenir
Reprendre en main la direction vers le futur

Conclusion

Éditeur

Contact : Julia Hu

Editions L’Harmattan

5, rue de l’Ecole Polytechnique 75005 Paris
julia.hu@harmattan.fr / 01 40 46 79 24

 

De nouveaux matériaux pour de nouveaux futurs

Clés d’accès au XXIIe siècle, tome 2

Jean-François Simonin
ISBN : 978-2-343-13306-5
22,00 € • 216 pages

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Depuis que nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène, nous n’avons plus grand chose à attendre d’un surcroît d’ingénierie chimique, nucléaire, génétique, climatique, numérique ni financière pour consolider l’avenir de la civilisation occidentale. Sauf pour les quelques technoprophètes qui proposent de restructurer la planète et l’humanité pour les rendre compatibles avec les logiques actuelles de l’économie mondialisée, les perspectives d’avenir sont plutôt sombres.
Pourtant, de nouvelles idées, de nouveaux outils et des initiatives originales surgissent aux interstices des logiques libérales. Cet essai recense ces nouveaux matériaux grâce auxquels de nouveaux futurs seront peut-être envisageables. Et voici une surprise de taille à l’issue de ce recensement : ces matériaux s’avèrent finalement nombreux, et certains semblent suffisamment consistants pour fonder une nouvelle culture. La question n’est donc plus de se demander si une alternative est envisageable, elle est d’imaginer ce qui pourrait faire cristalliser tous ces matériaux dans un nouveau projet de civilisation.

Sommaire

Introduction

1. Sur la facture entropique de l’ère industrielle
L’empreinte écologique de l’ère industrielle
La religion industrielle occidentale
Sur la troisième révolution industrielle de Jeremy
Rifkin
Une nouvelle infrastructure mondiale intelligente ?
Les limites d’une économie circulaire

2. L’anthropocène, point d’Archimède pour de
nouvelles stratégies
Une invitation à la reprise en main politique de
l’avenir
Le danger comme catalyseur
Mondialisation, finitude et anticipation
Anticipation et émancipation

3. Ébauches d’alternatives à la destruction créatrice
L’idée d’un « développement durable »
Les limites du principe de précaution
L’ébauche d’une responsabilité sociale et
environnementale
Ecologie politique et décroissance
Initiatives citoyennes

4. Forces vives pour un nouvel avenir planétaire
L’Humanité, nouveau sujet de droit ?
La puissance des communs
Le potentiel « renversant » du cosmopolitisme
Les limites d’un imaginaire global inclusif

5. L’anticipation comme sagesse
Notion de chronostratégie
Anticipation et stratégie dans la pensée chinoise
Equivalence des termes rationalité, anticipation,
sagesse, stratégie
Rationalité et temporalité : profiter autrement du
passage du temps
Garantir l’accès au temps pour tous

Conclusion

Éditeur

Contact : Julia Hu

Editions L’Harmattan

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Eric Sadin : la silicolonisation du monde

La siliconisation du monde. L’irrésistible expansion du libéralisme numérique, L’échappée, 2016.

 

les consequences du numérique dans la mondialisation

Eric Sadin veut ici nous alerter quant à l’émergence d’un nouveau modèle civilisationnel, fondé sur l’organisation algorithmique de la société et risquant de dessaisir l’homme des tenants et aboutissants de sa propre existence et de son propre avenir individuel et collectif. Certes, la Silicon Valley est le lieu d’implantation physique de nombre des acteurs du numérique. C’est de là qu’après-guerre la conjonction du développement de l’appareil militaire américain et de la promotion du monde post-industriel, composé en grande partie d’ « information », a enfanté de l’ère du numérique qui nous submerge aujourd’hui.

Mais à présent, explique Sadin, la Silicon Valley ne renvoie plus prioritairement à un territoire. C’est avant tout un esprit qui, déclarant œuvrer pour le bien de l’humanité, est en passe de coloniser le monde. Une colonisation, certes, d’un genre nouveau, avec de nouveaux missionnaires, de nouveaux mythes, de nouvelles valeurs. Avec eux nous entrons, dit Sadin, dans « l’accompagnement algorithmique de la vie, destiné à offrir à chaque être ou entité, à tout instant, le meilleur des mondes. » (p. 20)

Vision du mode et horizon industriel

Nous entrons, à l’orée de la troisième décennie du XXIe siècle, dans un nouvel horizon industriel. « Désormais, le monde génère une copie sans cesse plus fidèle de lui-même. Ses états se trouvent dupliqués et détaillés en code binaire, témoignant en temps réel de situations toujours plus nombreuses et variées. Les phénomènes du réel sont saisis à la source et aussitôt mesurés, ouvrant un horizon virtuellement infini de fonctionnalités. L’extension des capteurs sur nos surfaces corporelles, domestiques et professionnelles, croisée à la puissance de l’intelligence artificielle, constitue l’horizon industriel majeur de notre époque. Il n’y a pas de limite à la mise en données du monde et aux usages qui pourront être conçus. » (p. 20)

Nous entrons dans un nouveau TINA (There Is No Alternative). Non plus le TINA des années 1980 de Margaret Thatcher ou Ronald Reagan, qui visait à promouvoir les dérèglementations et les logiques concurrentielles en tout lieu et en toute circonstance. Un TINA numérique, en quelque sorte. « Un nouveau TINA, non plus considéré comme un mal nécessaire, mais porté par une fascination considérant cette trajectoire comme étant non seulement vertueuse, mais naturellement inscrite dans le cours de l’histoire et figurant l’horizon indépassable de notre temps. L’esprit de la Silicon Valley engendre une colonisation – une silicilonisation. » (p. 24) Et au-delà du modèle industriel, c’est un nouveau modèle civilisationnel qui s’instaure. Nous entrons, dit encore Sadin, dans « l’ère de la mesure de la vie. » La nature du numérique évolue, et vite. Jusque-là cantonnée à l’assistance pour la gestion des données, elle se dote actuellement d’une aptitude interprétative et décisionnelle. L’extrême sophistication de l’intelligence artificielle fait passer le numérique de la capacité plus ou moins fine à observer et archiver les informations, à la capacité de suggérer des solutions, proposer des évaluations et à engager des actions concrètes. La vocation du numérique franchit actuellement un seuil, procurant un pouvoir sans précédent à ceux qui l’organisent et le dirigent.

Il ne faut pas parler du numérique comme d’un domaine qui serait isolé de ses propres fondements et de ses applications. Avec le numérique nous sommes en plein régime des technosciences, ces sciences qui n’ont plus de raison d’être sans les applications qui leur sont liées. Mais il ne faut pas substantialiser le numérique. « Le numérique, ça n’existe pas, entendu comme une « être » situé à distance de ses conditions de formation, conformément à une sorte d’essentialisme envoûté. La vérité, c’est qu’il existe des procédés et des systèmes dont la nature et les fonctionnalités sont aujourd’hui moins conditionnées par des recherches scientifiques que par les ambitions industrielles. Il se produit un niveau de raccordement inédit entre le technique et l’économique, prenant la forme d’une emprise quasi absolue de l’économique sur le technique. Mutation qui renverse l’ordre autrefois existant. » (p. p. 33)

Par exemple un compteur électrique dit « intelligent » suggérera des rythmes et des modalités d’utilisation orientés, de façon à assurer l’optimisation de la gestion des stocks d’énergie disponible – ou optimisation au sens de la valorisation envisageable, indépendamment de la question des stocks disponibles – l’histoire ne nous dit pas encore aujourd’hui de quel type d’optimisation il s’agira. Ce qui est visé, en tout cas, c’est un encadrement de certaines actions, établi selon des règles sensées être explicites pour toutes les parties, mais en pratique inaccessibles ou incompréhensibles pour la plupart des citoyens ordinaires. Les bracelets connectés mesurent nos gestes et flux physiologiques, peut-être pour s’occuper de notre bien-être, mais plus sûrement pour nous proposer des produits et services liés à nos déficiences performatives. Et la tendance des industriels sera ensuite de « remonter dans la chaine de valeur ». « On comprend l’intérêt pour Alphabet-Google de passer à l’étape ultérieure, non plus celle consistant à offrir la « meilleure » et la plus rapide réponse à toute requête formulée, mais celle ambitionnant de littéralement piloter le cours de la vie… Il indique, à coup sûr, la tendance forte à se développer à l’avenir. » (p. 114) Le numérique, c’est une façon pour le capitalisme de se lancer à l’assaut de nouveaux domaines d’extension de son régime de vérité. Il s’agit à présent de « se lancer à l’assaut de la vie, de toute la vie ». (p. 126)

« C’est une vision du monde qui est à l’œuvre, fondée sur le postulat techno-idéologique de la déficience humaine fondamentale, que les pouvoirs sans cesse variés et étendus affectés à l’intelligence artificielle représente la plus grande puissance politique de l’histoire, appelée à personnifier une forme de surmoi à tout instant doué de l’intuition de vérité et orientant le cours de nos actions individuelles et collectives pour le meilleur des mondes. » (p. 30)

Exploitation de la vie

La silicolonisation, c’est ce débordement du numérique sur de nombreux aspects de la vie quotidienne. On assiste à l’éruption d’internet hors des écrans et des interfaces tactiles pour s’infiltrer dans des domaines sans cesse plus divers de nos réalités. « C’est un double débordement qui actuellement s’opère, prenant la forme d’une double conquête : celle du monde et de la vie. D’un côté l’infrastructure industrielle, institutionnelle et financière de la Silicon Valley tend à être reproduite plus ou moins à l’identique dans de nombreuses régions de la planète. De l’autre, le modèle qu’elle a engendré vise à exploiter chaque impulsion de la vie. » (p. 74) Il s’agit pour les chercheurs et les industriels de matérialiser les idéaux des technoprophètes de la Silicon Valley, ceux qui veulent « faire du monde un endroit meilleur », comme ils le répètent lors de chaque brainstorming. Déjà Steve Jobs, dans les années 1980, estimait que « le Mac sauverait le monde ». Aujourd’hui, toute la strate des hauts dirigeants de Google proclame avoir « la conviction qu’il est possible de rendre le monde meilleur grâce à la technologie. »

Dans ce contexte, les flux numériques se confondront avec les flux de la vie. On visera l’augmentation de la vie par le truchement de la technologie. La Singularity University, fondée par Ray Kurzweil et Peter Diamandis en 2008, promeut activement cette idée. Elle essaime et ouvre des antennes sur les cinq continents. Silicolonisation en action, elle est à la fois un Think tank et un incubateur d’entreprises. Elle est massivement soutenue par Alphabet-Google. Son objectif assumé « est d’éduquer, sensibiliser et impliquer les hauts dirigeants, à l’échelle mondiale, dans l’utilisation des technologies exponentielles pour faire face aux défis de l’humanité. » Sadin cite l’exemple de la NSA et de son « processus psychiatro-sécuritaire », qui a construit dans l’Utah un immense centre de serveurs supposé répondre pour les décennies à venir « aux besoins en stockage de données et travaille à la création d’un ordinateur quantique, visant in fine à cartographier en temps réel la quasi-intégralité de la vie de la planète. » A ce moment, la vie humaine ne consistera plus à agir en fonction d’une capacité de jugement et d’action, mais à seulement rétroagir à des signaux. C’est un soft totalitarisme numérique qui s’impose insidieusement, dessaisissant l’homme de son droit à agir en conscience et selon son libre arbitre.

Il s’agit en d’autres termes d’un technolibéralisme libre d’agir sans entraves et selon les règles qu’il s’est lui-même fixé. Il pourrait nous conduire à l’éradication de la figure humaine. « Soit la mort de l’homme, celui du XXIe siècle, certes envisagé comme un être agissant, mais qui, pour son bien et celui de l’humanité entière, doit désormais se dessaisir de ses prérogatives historiques pour les déléguer à des systèmes autrement plus aptes à parfaitement ordonner le monde et à lui assurer une vie débarrassée de ses imperfections. » (p. 103) Nous assistons, comme impuissants et peut-être fascinés, à une sorte de passation de pouvoir de la raison humaine à des systèmes, pourtant sortis de cerveaux humains, sensés éclairer de leurs nouvelles lumières des pans sans cesse plus étendus de nos existences.

Dangers en vue au bout du numérique ?

Il pourrait donc exister quelque chose de nihiliste dans l’avènement du numérique, un nihilisme qui pourrait virer à l’antihumanisme radical. Sont directement attaqués les principes fondateurs de l’humanisme occidental, reposant sur la liberté individuelle et la progression régulière vers l’autonomie de jugement. Le principe de responsabilité pourrait bien en être affecté, lui aussi, et mener à un processus de décivilisation. L’ontologie sous-jacente au numérique consiste à disqualifier l’action humaine au profit d’une raison algorithmique jugée supérieure, ou en tout cas plus opérationnelle au sens de la détection des besoins humains et de la capacité à imaginer rapidement des produits et services susceptibles de les satisfaire.

Dans ce contexte Sadin se considère désormais, dit-il, comme un lanceur d’alerte. Non pas pour démasquer des faits répréhensibles qui seraient masqués et qui appelleraient à être dénoncés en raison de leur gravité ; « mais en m’efforçant d’identifier les signes épars et convergents qui témoignent d’un recul insensible de certains acquis démocratiques autant que d’offenses infligées à la dignité humaine. » (p. 37) Selon lui il serait coupable de ne pas décrire la désolation en cours et de ne pas œuvrer à la fabrication d’instruments de compréhension et d’action, portant des germes d’espérance.

Nous vivons un moment singulier de l’histoire de l’humanité caractérisé par une extrême puissance technologique, puissance dépourvue de tout cadrage politique et anthropologique. Sadin alerte : nous avons quitté le vieux monde, celui de la vérité, du discours, de la rationalité au sens classique, sans nous en apercevoir. « On continue d’envisager la technique comme le résultat de recherches menées au sein de laboratoires, conduisant éventuellement au développement d’applications, opérant dans un second temps toute une série d’effets sur les modes d’existence. Mais il s’agit là d’un schéma réducteur. Ce qu’il faut saisir, c’est que les technologies de notre temps, celles des données et de l’intelligence artificielle, ne produisent pas des effets, mais se situent au point nodal de la crise de la démocratie : celui du dessaisissement de la décision humaine. Ce sont les fondements de notre civilisation, l’autonomie du jugement et la liberté d’action, qu’elles sapent soudainement. » (p. 228)

La question est de savoir si nous devons accepter cette dépossession, ou si nous envisageons individuellement et collectivement de retrouver la capacité, pour l’instant égarée, de reprendre la main sur ce cours des choses qui nous marginalise progressivement. Si nous ne prêtons pas davantage d’attention à cette question, il se pourrait que l’humanité y perde une part fondamentale de son histoire et de son avenir. Sadin préconise l’élaboration d’une cartographie des responsabilités à ce sujet. La question est plus politique que scientifique. Il y a belle lurette que l’homme de science n’a plus les moyens de faire preuve de conscience critique, il dépend trop du monde des affaires qui le finance, l’outille et lui dicte ses thèmes de recherche. Il a pris l’habitude de mener ses recherches dans l’indifférence de leurs conséquences. Il y a « irresponsabilité institutionnalisée et banalisée. On affirme, en boucle et de concert, œuvrer au bien de l’humanité, on touche de considérables émoluments, et on se lave les mains de tout le reste. » (p. 248) Sadin rappelle ironiquement le mot de Jules Verne à ce propos, façon de rappeler que la question n’est pas neuve : « Les ingénieurs modernes ne respectent plus rien ! si on les laissait faire, ils combleraient les mers avec les montagnes, et notre globe ne serait qu’une boule lisse et polie comme un œuf d’autruche, convenablement disposée pour l’établissement des chemins de fer. » En fait, l’homme de science ne peut plus prétendre qu’il vise à améliorer la condition humaine, pour la simple la raison qu’il œuvre sous le couvert d’une rationalité économique hors de son contrôle.

Jean-François Simonin, Juin 2017

Eric Sadin : la vie algorithmique

La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, L’échappée, 2015.

Il est patent qu’un certain enthousiasme généralisé imprègne l’air du temps au début du XXIe siècle, fondé sur l’émergence d’un nouveau cycle d’émancipation individuelle et collective, et reposant sur la mise à disposition d’informations plus fines et plus nombreuses, une plus grande transparence dans les affaires du monde, une plus grande liberté individuelle d’expression, et surtout un élargissement significatif des biens culturels mis à disposition de tous. On a beaucoup parlé, ces derniers temps, des nouveaux horizons cognitifs et relationnels rendus envisageables par la nouvelle économie de l’information en cours de déploiement. C’est, écrit Eric Sadin, « l’étendue de la perception humaine qui franchit un seuil, dorénavant capable d’observer à tout instant et de tout lieu une infinité d’événements en cours de par le monde. » (p. 189)

Notre temps est caractérisé par un afflux grossissant de données provenant de partout : des personnes physiques, des entreprises privées, des institutions publiques, et bientôt des objets eux-mêmes qui semblent devenir capables, eux aussi, de s’exprimer. Nous tendons vers le redoublement de chaque élément du monde physique ou organique en bits informatiques, exploitables en vue de diverses fonctionnalités. Nous quittons un monde fait de minéraux, d’animaux, et de végétaux, à la rigueur également composé de molécules, de gènes et d’atomes, pour entrer dans une réalité de toute part imprégnée de chiffres. Et pas seulement des dollars. Telle est certainement la définition du Big data, s’il en existe une.

Sadin rappelle comment nous sommes passés, en quelques décennies, de l’octet au kilo-octet, au mégaoctet, puis au gigaoctet, et ensuite au téraoctet. « Le téraoctet représentait le nom exact de notre période, désignant la puissance de stockage désormais détenue par chacun, permettant en théorie de conserver l’équivalent de fonds volumineux de bibliothèques. Le pétaoctet atteste du franchissement  d’un seuil, ne définissant plus la puissance des équipements privés ou professionnels, mais les masses entreposées dans des fermes de données dont les contenances dépassent en quelque sorte les facultés de représentation de l’entendement humain. L’exaoctet (soit un milliard de gigaoctets) ne renvoie plus aux capacités détenues par certains serveurs, mais aux volumes globaux administrés par de grandes entités (à l’instar du CERN par exemple), ou circulant durant un laps de temps déterminé sur la Toile. Le zettaoctet correspond à une mesure astronomique exclusivement destinée à circonscrire la totalité du volume de données générées ou stockées sur l’ensemble de la planète. Il aurait été produit de l’ordre de trois zettaoctets en 2014, et il est hypothétiquement projeté une production de quarante zettaoctets en 2020. Le Yottaoctet enfin évoque une sorte de Terra Incognita, manifestant sous un seul vocable autant la volonté de nommer un horizon irrémédiablement annoncé, que l’impossibilité de se figurer les quantités en jeu. Quant aux unités ultérieures éventuellement appelées à se succéder, au cours du XXIe siècle, elles relèvent d’un ordre qui défie nos structures actuelles d’intelligibilité. » (P. 22)

L’ontologie, bousculée par le numérique

C’est surtout la puissante stratégie d’implantation de capteurs à même les objets qui multiplie toutes les sources de données. Les objets apprennent à parler, pourrait-on dire, et il est bien délicat de cerner quelles pourront en être les implications à horizon BH22. L’homme semble en mesure de saisir le monde « à l’atome près ». Sadin cherche à saisir le nouveau régime de vérité qui s’instaurera à la suite de cette déferlante d’informations. Ce nouveau régime sera selon lui « fondé sur quatre axiomes cardinaux : la collecte informationnelle, l’analyse en temps réel, la détection de corrélations significatives et l’interprétation automatisées des phénomènes. » (p. 28) C’est à une véritable révolution épistémologique et anthropologique que nous sommes conviés. Nous avons à apprendre les règles de la nouvelle vérité rationalisante du numérique. Un genre de vérité qui disloque notre rapport ontologique immémorial au monde, basé sur l’expérience sensible et la distance supposée irréductible entre les composantes de ce monde – pour entrer dans le monde de données informatiques qui remplit cette distance et la comble, mettant en relation des éléments jusqu’alors indépendants, et allant jusqu’à reconfigurer l’essence des choses. « L’enjeu consiste ici à élaborer des outils de compréhension portant sur des procédés hautement agissants, orientant une large partie de nos existences individuelles et collectives, et qui s’imposent sans que la faculté proprement humaine d’évaluation ou de décision librement consentie ne soit en quelque sorte requise, alors qu’elle renvoie dans les faits à une des exigences politiques, juridiques et éthiques majeures de notre temps. » (p. 30)

Le big data, c’est l’enterrement définitif de tout imaginaire fictionnel ou de toute tentative d’appréhender le monde à l’aide de l’imagination, du discours, de la raison. Finis les mythes humains et toutes leur dangereuses dérives totalitaires, diront les partisans d’un libéralisme « libéré » de toute emprise du politique. Nos modes de perception seront demain configurés au filtre principal des données, elles-mêmes portées à notre compréhension humaine suite à des codages et recodages de lignes de codes. Il en sera ainsi dès que ces lignes de codes rivaliseront en précision dans la description du monde environnant – ce qui est déjà le cas dans de nombreux domaines des médias, du marketing, de la consommation.

Fin de la raison au sens classique ?

Il faut revenir sur le data mining et insister sur le nouveau genre de connaissance qu’il fait émerger, fondé sur la récolte d’informations massives et la méthode des recoupements corrélatifs opérés par des algorithmes chargés de repérer toutes les récurrences pertinentes. Il nous invite à un dévoilement robotisé du monde et des phénomènes. La méthode corrélative employée par le data mining consiste à identifier les liaisons entre les variables, sans aucun égard pour leur explication causale. Il lui suffit, pour exprimer toute sa puissance, de faire porter ses analyses sur des agrégats de données volumineuses et variées. Ces conditions suffiront à en extraire des faits auparavant ignorés, imperceptibles par les organes des sens et l’observation expérimentale classique. C’est bien l’ensemble de l’épistémologie occidentale, de Platon à Popper en passant par Descartes et Kant, qui est bousculée, ou plutôt « redoublée par une nouvelle modalité expansive d’intelligibilité du réel. » (p. 103)

« Nombre d’applications ou de procédés sont depuis peu fondés sur des aptitudes précognitives, implémentées dans des systèmes d’entreprise ou mises à disposition des individus. Nouveau régime de vérité qui ne se contente plus de saisir au plus près les états de fait, mais qui dans un même mouvement cherche à percer ou à devancer des événements à haute probabilité –proche ou lointaine- d’émergence. Certes, des failles et des insuffisances limitent cette faculté par le fait de l’imprévisibilité structurelle des flux du monde physique et humain ; néanmoins les protocoles ne cessent de se sophistiquer et de prouver leur efficacité régulièrement croissante. Le régime prédictif procède à une sorte de bouclage intégral, ou comble définitivement un « angle mort » dans le cadre de nos rapports jusque-là jugés inévitablement partiels ou « troués » au réel. Car c’est une anthropologie totalisante qui actuellement s’impose, qui suppose de soumettre l’ensemble des échelles, couches et dimensions de l’espace et du temps à une visibilité et à une maniabilité globales, auxquelles rien ne doit échapper, et où tout peut être programmé, afin de se délivrer définitivement du principe ontologique et stérile d’incertitude. » (p. 122-123)

Nous sommes avec le Big data conviés à une intellection brutalement amplifiée des phénomènes, sur une petite décennie. Mais cette amplification dissimule une double invisibilité, explique Sadin : d’abord parce que les processus techniques qui soutiennent le data mining sont empreint d’une part d’immatérialité qui interdit de facto toute perceptibilité au sens courant ; d’autre part parce que toute perception émane d’interfaces très différentes, instaurant le doute systématique quant à la véracité de la chose extraite ou reconstruite. Au total, il faut convenir qu’une part de ce qui est conçu et produit par l’humain échappe à présent à la capacité de compréhension humaine. Etrange façon de nous rappeler notre finitude, au moment où  nous envisageons la « réalité augmentée », où nous semblons toucher à la capacité de reconstruire le monde. C’est la désintégration de tout horizon universel qui pointe, au moment où la mondialisation se fait réalité concrète, et requerrait un type d’universel renforcé. C’est la possibilité d’une perspective commune qui s’évanouit, au moment où les enjeux stratégiques conduisent à des impasses civilisationnelles planétaires.

Quelles orientations et/ou mesures envisager ?

« Le technopouvoir méprise le pouvoir politique, et plus encore le droit, il considère tout encadrement ou restriction de son champ d’initiative comme un abus » (p. 201) estime Sadin, qui en appelle à lutter contre le technopouvoir qui colonise le futur de tous sans en avoir fait un objet de débat public. Sadin estime nécessaire l’édification d’un « cadre d’action commun, favorisant l’imposition concertée de limites, l’avènement de contre-pouvoirs, autant que des jeux de réappropriation individuels et collectifs. Ce nouveau techno-pouvoir… » doit  faire « … l’objet d’une praxis politique à la mesure de sa puissance. » (p. 40) Peut-on encore concevoir un rapatriement du numérique dans le champ du politique ? Non pour imprimer au numérique l’orientation de ses développements, mais au moins pour le soumettre à la délibération publique ? L’enjeu serait alors de devenir capable d’évaluer les effets induits de cette évolution vers un univers numérisé. Sadin s’inspire des leçons de Nietzsche à ce sujet : « C’est l’analyse de l’impact occasionné sur les êtres et la société qui seule permet une évaluation critique des dispositifs. C’est ce que je nomme une heuristique des effets. » (p. 38)

Le monde est à présent orienté par un nombre extrêmement réduit de personnes, qui ont décidé au cours des dernières décennies de son orientation, contribuant sans aucune délibération publique à la transformation des conditions d’existence de milliards d’individus. Plus que jamais, avec le Big data, le temps long semble avoir disparu des radars de la civilisation occidentale. Le Big data participe à l’écrasement de toute perspective temporelle sur le seul présent, au moment où les enjeux climatiques, économiques ou génétiques requièrent une capacité de projection au loin. « Face à la puissance d’inventivité de l’industrie du numérique, à son génie même, c’est toute la puissance d’inventivité des individus et des sociétés, tout le génie humain à pouvoir dessiner autrement les choses, qu’il faut encourager. » (p. 220)

Jean-François Simonin, Février 2016

Jeremy Rifkin : la nouvelle société du coût marginal zéro

La nouvelle société du coût marginal zéro, Babel, 2014.

 

Dans La nouvelle société du  coût marginal zéro, Rifkin franchit un nouveau pas dans la conception de sa troisième révolution industrielle. Cette révolution devrait aboutir à une nouvelle et puissante plateforme technologique, car l’Internet des Objets (IOT) donne le coup d’envoi d’un véritable changement de paradigme par association de l’Internet des communications, de l’Internet de l’énergie et de l’Internet de la logistique.

l’Internet des objets connectera tout et tous dans un réseau mondial intégré. Pour alimenter en Big Data son système nerveux planétaire, on fixe déjà des milliards de capteurs sur les ressources naturelles, les chaînes de production, le réseau électrique, les réseaux logistiques, les flux de recyclage, et on en implante dans les logements, les bureaux, les magasins, les véhicules et même les êtres humains. Les prosommateurs[1] pourront se connecter au réseau et utiliser le Big Data, l’analytique et les algorithmes pour améliorer l’efficacité, accroître énormément la productivité et réduire à presque rien le coût marginal de production et de partage d’une large gamme de biens et services, exactement comme ils le font aujourd’hui pour les biens informationnels. (p. 24)

Selon Rifkin les potentialités liées à ce changement de paradigme sont immenses et, à horizon BH22, possiblement déterminantes. Dans son style emphatique, Rifkin n’hésite pas en effet à avancer que « l’Internet des objets aide l’humanité à se réinsérer dans la chorégraphie complexe de la biosphère et, ce faisant, il accroît considérablement la productivité sans compromettre les relations écologiques qui gouvernent la biosphère ». (p. 28) Comment pareil miracle serait-il possible ? Parce que la troisième révolution industrielle fonctionnera exactement à l’inverse des deux précédentes : alors qu’au cours des deux premières révolutions industrielle, les paradigmes technicoéconomiques intimaient de segmenter le tout de l’expérience humaine, de tout séparer dans l’optique de maximiser les échanges, la propriété privée et les profits individuels, la plateforme intelligente de l’Internet des objets fait l’inverse : elle intègre l’environnement bâti et l’environnement naturel au sein d’un même réseau fonctionnel. Ce réseau permet à tous les humains et à tous les objets de communiquer entre eux et de rechercher toutes les synergies pertinentes, et il fluidifie ces connexions en « optimisant l’efficacité énergétique de la société tout en assurant le bien-être global de la Terre… Les traits émergents du paradigme émergent sont clairs : utiliser moins de ressources de façon plus efficace et productive au sein d’une économie circulaire, et passer des énergies à base de carbone aux énergies renouvelables. » (p. 28) Voici comment, selon Rifkin, une nouvelle révolution industrielle pourrait rendre possible une transformation globale du mode de vie des sociétés humaines sur terre et nous mettre « sur la voie d’un avenir durable et abondant ». Il faudra pour cela éviter, comme lors des précédentes révolutions industrielles, l’éclosion de monopoles de l’information. La plateforme dont parle Rifkin est conçue pour être ouverte, distribuée et collaborative. N’importe qui peut y avoir accès, en tout lieu et à tout moment. S’il le faut, les entreprises du Big Data pourront être nationalisées pour leur éviter d’être accaparées par des intérêts privés.

Chacun des trois Internets permet aux deux autres de fonctionner. Sans communication, pas de gestion de l’activité économique. Sans énergie, pas de création d’informations ni d’alimentation du transport et des échanges. Sans logistique, pas de répartition de l’activité économique le long de la chaîne de valeur. La physiologie du nouvel organisme économique issu de la troisième révolution selon Rifkin est constituée par ces trois systèmes opératoires fonctionnant ensemble. Il s’agit d’une plateforme qui commence déjà à fonctionner, estime Rifkin, nous devons en comprendre les tenants et aboutissants et l’aider à se déployer le plus rapidement possible, avant que la facture entropique issue des première et deuxième révolutions industrielles n’enfle démesurément et ne condamne définitivement les possibilités d’une vie humaine sur la terre à horizon BH22.

Vers une nouvelle infrastructure mondiale  intelligente ?

Il faut mesurer et apprécier à leur juste valeur les implications de ces possibles évolutions. Qui, demande Rifkin, aurait pensé voici vingt-cinq ans qu’un tiers de l’humanité communiquerait aujourd’hui sur d’immenses réseaux mondiaux regroupant des centaines de millions d’individus pour échanger des fichiers texte, audio, image ou vidéo ; que quasiment toutes les connaissances du monde seraient accessibles à partir d’un petit boitier portable, de partout dans le monde ou presque ; que l’on pourrait si on le souhaite envoyer à un milliard d’individus, simultanément, d’un seul geste, la présentation d’une idée, d’un projet ou d’un produit que l’on souhaite partager ; le tout à un coût proche de zéro ? Et si je vous disais que dans les vingt-cinq ans à venir, explique-t-il, l’essentiel de l’énergie nécessaire pour chauffer votre domicile, alimenter tous vos appareils domestiques, faire fonctionner votre entreprise, pourrait transiter par un petit engin mobile similaire à un téléphone portable ? En 2030, explique Rifkin,

100 000 milliards de capteurs seront connectés à l’Internet des objets. D’autres dispositifs de captage, notamment les technologies de télédétection aérienne, les fichiers-journaux, les lecteurs d’identifications par radiofréquence et les réseaux de capteurs sans fil, contribueront à la collecte du Big data sur une large gamme de sujets – de l’évolution du prix du courant sur le réseau au trafic logistique sur les chaînes d’approvisionnement, des flux de production sur les chaînes de montage aux services dans les agences locales et les sièges sociaux ou au suivi en temps réel des activités des consommateurs… L’infrastructure intelligente enverra un flux continu de Big Data à toute entreprise connectée au réseau, qui, en le traitant par l’analytique avancée, pourra créer des algorithmes prédictifs et des systèmes automatisés pour améliorer son efficacité énergétique, accroître considérablement sa productivité et réduire ses coûts marginaux sur toute la chaîne de valeur à un niveau proche de zéro. (p. 111)

Prenons l’exemple du potentiel de la fabrication additive, ou impression 3D. De nombreuses entreprises produisent déjà aujourd’hui des biens physiques à la façon dont un logiciel produit de l’information dans les formats audio ou vidéo. On doit, explique Rifkin, s’attendre avec de telles innovations à passer des processus traditionnels de manufacture à des processus d’infofacture. Car en effet, l’essentiel du travail est, avec les procédés de fabrication additive, effectué par les logiciels. Pour fonctionner, insiste Rifkin, toute société a besoin d’un moyen de communication, d’une source d’énergie et d’une forme de mobilité. La conjonction de l’Internet des communications, de l’Internet de l’énergie et de l’Internet de la logistique dans un internet des objets apporte le système nerveux cognitif et les moyens physiques nécessaires pour intégrer toute l’humanité sur des communaux mondiaux interconnectés, qui couvrent l’ensemble de la société. C’est ce qu’il faut entendre lorsque l’on parle de « villes intelligentes », « régions intelligentes », « continents intelligents », et « planète intelligente ». Nous sommes proches de l’évocation d’un nouveau paradigme industriel, utopique ou non. « L’internet des objets émergents constitue la première révolution de l’infrastructure intelligente dans l’histoire » (p. 110), affirme Rifkin.

L’émergence de communaux collaboratifs

Les changements introduits par la mise en place d’une plateforme de type Internet des objets et de communaux collaboratifs ne se limitent pas à modifier les règles du commerce entre les nations et les hommes. Car chaque matrice énergie/communication s’accompagne d’une série de prescriptions générales sur les modes d’organisation pertinents de la société et de la vie économique. Ces prescriptions dépendent naturellement des possibilités matérielles ouvertes par les nouvelles technologies mises en œuvre. Au fil du temps, elles forment un système de repères et de croyances qui caractérisent le paradigme en émergence. Le consommateur laisse la place au « prosommateur », c’est-à-dire à l’individu à la fois producteur et consommateur des produits qu’il recherche. Rifkin voit poindre un nouveau projet de civilisation qui consisterait à viser l’accumulation du capital social plutôt que du capital financier. Il bannit définitivement le recours aux indicateurs de richesse de type PIB, qui se contentent de compiler la somme des biens et services produits au cours d’une année, sans effort pour distinguer le positif du négatif du point de vue de la biosphère.

L’IOT, explique Rifkin, trouve son pendant dans les « communaux collaboratifs émergents ». La plateforme émergente est configurée pour être distribuée par nature, dans le but de faciliter les collaborations et les recherches de synergies. De ce fait, nous allons vers de profondes mutations. « Les communaux collaboratifs modifient déjà profondément la vie économique. Les marchés commencent à céder la place aux réseaux, la propriété devient moins importante que l’accès, la quête de l’intérêt personnel est tempérée par l’attrait des intérêts collaboratifs et le rêve traditionnel de l’enrichissement personnel est supplanté par le nouveau rêve de la qualité de vie durable. » (p. 63). La « démocratisation » de la communication, de l’énergie et de la logistique donne à des millions d’individus un nouveau type de pouvoir individuel. Et ce pouvoir est d’autant plus important qu’il est partagé. Pour les nouvelles générations, avance Rifkin, il n’y a plus contradiction, mais bien complémentarité, entre l’esprit d’entreprise et l’esprit social.

Pour Rifkin, la troisième révolution industrielle pourrait rebattre les cartes entre modèles concurrentiels et modèles coopératifs. Dans un monde capitaliste dont les logiques configurent les comportements humains en termes de concurrence et d’intérêt personnel, le concept même de coopérative peut paraître incongru, presque déplacé, tout juste bon à gérer les petites affaires relatives à la vie domestique ou associative. Dans ce monde, l’idée d’un modèle fondé sur la collaboration, l’échange, l’équité et la durabilité semble inopérante, peu susceptible d’atteindre un optimum économique. Nous savons bien, cependant, qu’une grande partie de l’humanité organise déjà sous ce modèle plusieurs pans de sa vie économique. Avec cette révolution industrielle, estime Rifkin, tout pourrait s’inverser. L’Internet des objets pourrait avantager des centaines de milliers de petites entreprises, à condition que les flux de données issus du Big Data restent en source vraiment libre. Ces entreprises pourraient alors profiter du « pouvoir latéral favorisé par la nouvelle configuration distribuée et collaborative des communications et de l’énergie… La perspective d’une infrastructure et d’un paradigme économique permettant de réduire les coûts marginaux à zéro ou presque compromet la viabilité de l’entreprise privée, puisque son existence même dépend du profit. Le modèle des coopératives est le seul qui fonctionnera dans une société du coût marginal quasi nul… Des milliers de coopératives d’électricité et d’énergies vertes apparaissent dans le monde entier : elles constituent un tissu de communaux qui facilité le partage pair à pair du courant sur des réseaux de transmission régionaux et continentaux. » (p. 322-323)

Pour Rifkin, la révolution en cours nous fera passer d’un régime économique essentiellement régi par la propriété privée et la concurrence à un régime régi par la gratuité et l’échange permanent. « La démocratisation de l’innovation et la créativité sur les communaux collaboratifs émergents engendre un nouveau type d’incitation, qui repose moins sur l’attente d’une récompense financière que sur le désir d’améliorer le bien-être social de l’humanité.» (p. 40) Les notions d’accès aux réseaux deviennent prépondérantes par rapport à la recherche de propriété. « Le contrôle central des activités d’affaires capitule face à la production pair à pair, latérale et distribuée, l’échange de propriété sur les marchés devient moins important que l’accès aux biens et services partagés sur les réseaux, et le capital social devient plus précieux que le capital financier pour orchestrer la vie économique. » (p. 225) Examinons de plus près comment Rifkin imagine cette révolution dans les modèles économiques en vigueur.

Vers un nouveau modèle économique…

Au début de la seconde révolution industrielle, il avait fallu peu de temps aux principaux acteurs de l’économie pour comprendre que de nouvelles formes d’organisation seraient nécessaires, et qu’elles auraient de lourdes implications sur la gestion des activités économiques et des modes de vie. Ces acteurs comprirent rapidement que chacune de leurs activités n’était pas en concurrence, mais plutôt en synergie. Le développement de chacune n’entravait pas celui de sa voisine, mais au contraire la soutenait. Les entreprises des domaines du pétrole, de l’automobile, du téléphone, du transport, de la construction, et de l’immobilier avaient tout intérêt à collaborer entre elles. Aucun de ces domaines d’activité n’aurait pu se développer pleinement sans que l’autre ne lui apporte ses équipements. Chacun multipliait le besoin de l’autre. « Raffiner le pétrole, produire les automobiles, construire les routes, installer les lignes téléphoniques et le réseau électrique, bâtir les nouvelles banlieues et institutionnaliser les pratiques d’affaires modernes n’étaient pas des activités économiques séparées mais les composantes d’une seule et unique entreprise : une deuxième révolution industrielle. » (p. 195) Tous les milieux d’affaires liés à ces activités avaient bien compris que leurs objectifs commerciaux s’intégraient à une vision globale partagée : celle de l’exploitation maximisée de l’énergie fossile. Il faudrait qu’il en soit de même aujourd’hui, dans le cadre d’une nouvelle révolution industrielle dont le paradigme de base aura été modifié. Rifkin estime que cette troisième révolution est en marche. « Nous assistons aujourd’hui à la convergence d’un nouveau moyen de communication et d’un nouveau régime énergétique – à une troisième révolution industrielle. Des entreprises qui travaillent dans des domaines tout à fait différents – énergies propres, construction verte, télécommunications, micro-production d’électricité, réseau informatique distribué, transport électrique branchable et à pile combustible, chimie durable, nanotechnologie, gestion zéro carbone de la chaîne d’approvisionnement et de la logistique, etc. – sont en train de développer une large gamme de technologies, de produits et de services inédits » (p.196). Nous n’avions pas encore repéré cette mutation, explique Rifkin, parce que nous étions dépourvus du récit global cohérent permettant d’associer les différentes manifestations de ces évolutions. Nous n’avions pas connaissance de cette nouvelle histoire en train de se créer. Du coup, nous ne disposions pas des mots pour la décrire. Mais aujourd’hui, avec le couperet clair que représente la menace de changement climatique, nous commençons à comprendre le sens de cette évolution, nous percevons mieux les liens entre chacun de ces éléments, nous entrevoyons la logique et la pertinence d’un nouveau récit économique capable de nous projeter à horizon BH22 sans avoir à redouter l’effondrement. « C’est lorsque nous découvrons comment ces éléments sont liés les uns aux autres et créent une nouvelle conversation économique que les têtes commencent à se tourner. C’est ce qui est en train de se passer maintenant, car les visionnaires de la troisième révolution industrielle se font coauteurs des chapitres introductifs d’un nouveau récit pour l’économie mondiale. » (p. 196)

… en attendant un nouveau modèle de civilisation ?

Le changement dans la façon de concevoir la Terre devrait avoir des conséquences profondes dans l’élaboration des stratégies et des politiques d’habitation de cette Terre. C’en est terminé de la vision social-darwiniste de la nature comme champ de bataille où des individus sont priés de s’affronter, par la guerre ou les tactiques concurrentielles, afin d’accaparer le maximum de ressources terrestres pour eux-mêmes ou leurs proches. Selon la nouvelle vision scientifique qui émerge, explique Rifkin, on perçoit l’évolution de la vie et celle de la géochimie de la planète comme un processus de création conjointe où chacun s’adapte plutôt qu’il ne s’affronte. Puisqu’il devient clair que l’homme a acquis une force géologique, il devient clair en même temps que l’état du monde dépend directement de nos stratégies humaines. Donc que le devenir du monde résultera de notre capacité à coopérer avec tous les constituants du monde vivant. Les écologistes nous rappellent aujourd’hui que les relations synergiques et symbiotiques au sein et entre les espèces contribuent tout autant que les pulsions concurrentielles et agressives à garantir la survie de chaque organisme. C’est toute notre vision occidentale du monde comme celle d’un marché sur lequel il suffirait d’ajuster l’offre et la demande qui chavire. Rifkin voit dans l’avènement de cette troisième révolution industrielle l’opportunité d’un ré-enchâssement des stratégies économiques dans l’ensemble des logiques écologiques.

Le tournant des régimes énergétiques, du fossile au renouvelable distribué, va redéfinir la notion même de relations internationales en termes bien plus proches de la pensée écologique. Puisque les énergies renouvelables de la troisième révolution industrielle sont abondantes, omniprésentes et faciles à partager mais nécessitent une intendance collective de l’écosystème de la Terre, les probabilités de l’hostilité et des guerres pour l’accès se réduisent et celles de la coopération augmentent. À l’ère nouvelle, la survie est moins affaire de concurrence que d’insertion. Si la Terre fonctionne comme un organisme vivant constitué, strate sur strate, de relations écologiques interdépendantes, notre survie même dépend de notre aptitude à sauvegarder, par nos efforts mutuels, le bien-être des écosystèmes mondiaux dont nous faisons tous partie. C’est le sens profond du développement durable et l’essence de la politique de la biosphère. (p. 268-269)

Une sorte d’exaltation émerge souvent à la surface des écrits de Rifkin. « L’infrastructure Internet des objets offre un espoir réaliste de remplacer rapidement l’énergie fossile par l’énergie renouvelable et de ralentir le changement climatique » (p. 433). Il estime que la véritable question ne concerne pas la faisabilité de ce projet, mais la rapidité de sa mise en œuvre. « La question se pose alors en ces termes : la nouvelle infrastructure pourra-t-elle être déployée assez vite dans le monde entier pour réduire significativement les émissions de dioxyde de carbone et des autres gaz à effet de serre, avant que le changement climatique n’ait tant bouleversé le système hydraulique de la planète qu’il serait trop tard pour redresser la situation ? » (p. 433)

Lorsque nous serons de plein pied dans la troisième ère industrielle de Rifkin, c’en sera terminé des manuels de scolarisation qui décrivent la Terre comme un réservoir passif de ressources à extraire, triturer et manufacturer pour les transformer en capital productif, puis en propriétés privées pour le bénéfice d’individus en quête de consommation et d’accumulation toujours croissantes. Les programmes scolaires à venir décriront la biosphère selon des termes nouveaux : elle deviendra un commun fait d’innombrables relations qui agissent en symbiose pour permettre à la vie toute entière de s’épanouir sur une même planète. Une vision réductionniste de l’acquisition de connaissances, caractéristique d’une ère industrielle fondée sur l’isolement et la privatisation des événements et des phénomènes, sera graduellement remplacée par une pédagogie de l’expérience systémique, au sein de laquelle la colonne vertébrale du savoir sera la compréhension des multiples rapports qui unissent ces phénomènes. Il s’agira de se familiariser avec une nouvelle logique d’optimisation du bien-être sur des communaux collaboratifs en réseau, une logique qui fera des rapports de l’humanité avec la biosphère le fondement de sa grille d’évaluation de l’agir individuel et collectif. « À l’ère qui vient, le jeu profond des communaux collaboratifs devient aussi important que le travail acharné dans l’économie de marché a pu l’être. Amasser du capital social sera aussi précieux demain qu’accumuler du capital financier l’a été hier. Ce ne sera plus la prospérité matérielle mais l’attachement à la communauté et la quête de transcendance et de sens qui donneront la mesure d’une vie. » (p. 201) Et ceci, estime-t-il, est davantage un enjeu de rapidité d’évolution organisationnelle et politique que de faisabilité technique. « Les deux économies vont s’habituer à fonctionner de plus en plus en partenariat hybride, et au milieu du XXIe siècle, les communaux collaboratifs seront progressivement devenus dominants et l’économie capitaliste se sera rétractée dans un rôle de supplément. » (p. 441) Sauf blocages de la part des pouvoirs et intérêts en place, une électricité verte pourrait être quasi gratuitement à la disposition de tous les êtres humains d’ici vingt-cinq ans, dit-il. Et il pourrait par la suite en être de même pour la logistique, voire pour la fabrication additive, au moins pour les produits basiques. Et Rifkin se dit « relativement optimiste » dans la capacité d’une « société du coût marginal quasi nul », une société donc qui aurait admis et promu plutôt que freiné sa troisième révolution industrielle, de faire passer l’espèce humaine d’une économie de la pénurie à une économie de l’abondance durable, au cours de la première moitié du XXIe siècle. Cette longue citation permet de bien saisir le fond de l’argumentation de Rifkin.

Une nouvelle infrastructure intelligente, composée d’un Internet interactif des communications, de l’énergie et de la logistique, commence à se répandre par nœuds, comme le wifi, de région en région, à travers les continents et à connecter la société dans un immense système nerveux mondial. La connexion de tout avec tous, – l’Internet des objets – est une grande transformation dans l’histoire de l’humanité, qui permet pour la première fois à notre espèce de pratiquer une empathie et une convivialité générales au sein d’une seule et même famille étendue. Les jeunes font leurs études dans des salles de classe mondiales via Skype, ; ils fréquentent les autres jeunes du monde entier sur Facebook ; ils bavardent avec des centaines de millions de pairs sur Twitter ; ils partagent en ligne maisons, vêtements, et presque tout le reste sur l’Internet des communications ; ils produisent et partagent l’électricité verte à l’échelle continentale sur l’Internet de l’énergie ; ils partagent voitures, bicyclettes et transports publics sur l’Internet de la logistique en gestation ; et, ce faisant, ils détournent le parcours humain d’une allégeance indéfectible à la croissance matérielle sans frein ni limite, et l’orientent vers l’engagement de notre espèce pour le développement durable. Cette transformation s’accompagne d’un changement du psychisme humain – le grand bond vers la conscience biosphérique et l’ère collaborative. (p. 449)

Cette mutation serait-elle capable de modifier les déterminants de la facture entropique de l’ère industrielle toute entière ? Rifkin ne s’interroge pas en ces termes, mais, fait-il remarquer, cet esprit collaboratif est déjà en train de s’étendre à la biosphère, et la vraie question est celle de la rapidité avec laquelle nous saurons opérer ce type de transition. Et tout ne semble pas perdu, laisse-t-il entendre. Les enfants du monde entier étudient aujourd’hui la question de leur empreinte énergétique. Avant que leurs professeurs n’aient réellement compris de quoi il s’agit, ils seront capables de comprendre que la biosphère est un village planétaire et que sa santé et son bien-être déterminent le leur. Au travers de communaux collaboratifs, ils seront capables de centaines d’actions locales et, pourquoi pas, d’actions de grande d’envergure susceptibles d’imprimer à l’humanité de nouvelles priorités, de nouveaux rythmes, de nouvelles valeurs. Le « mien » et le « tien » n’ont déjà plus la même force d’attraction pour eux, la question de la propriété devient hors sujet, ils éliminent les frontières idéologiques et font éclater la pensée en silo de leurs parents. Ils cherchent à penser en « source ouverte ». « Ils ont dépassé le marché capitaliste même quand ils continuent à l’utiliser. Ils ne voient aucun problème à mener une grande partie de leur vie économique sur des communaux collaboratifs en réseau et à entrer en contact entre eux dans l’économie sociale autant que dans l’économie de marché ». (p. 450)

[1] Le terme « prosommateur » renvoie chez Rifkin à l’association des rôles de producteurs et de consommateurs de tout être humain dans le nouveau modèle économique qu’il propose.

Jean-François Simonin, Août 2017

Qui êtes vous, Jean-François Simonin ? Qu’est-ce que BH22 ?

 

Qui êtes-vous, Jean-François Simonin ?

 

Ci-dessous le texte que je transfère aux organismes ou personnes qui demandent un descriptif sommaire de mes travaux dans le cadre de BH22.

Quelle est la vocation du site « BH22 » ?

BH22 est un site multifonction : il sert de plateforme d’échanges d’articles pour les membres d’une association, de moyen de partage de recensions d’ouvrages dans le cadre d’un club de lectures croisées, de recueil de « paroles extraordinaires sur le futur » et, enfin, il sert de moyen de présentation de mes publications. Au fil du temps BH22 est devenu le lieu unique où je centralise l’ensemble de mes réflexions et travaux relatifs aux principaux enjeux contemporains de civilisation. Certains de ces travaux remontent aux années 1990, mais la plupart sont plus récents.

Qui êtes-vous, précisément ?

Je suis un homme d’entreprise. J’ai 30 ans d’expérience professionnelle dans différentes fonctions, dans différents secteurs d’activité mais le plus souvent dans le secteur de l’industrie au sens large : Agriculture, Agro-alimentaire, Presse, Chimie ; et j’interviens actuellement en tant que consultant dans les domaines de la production des métaux et de leur première transformation, la Forge, la Fonderie, la Construction Mécanique, Aéronautique, Ferroviaire, le Spatial, la Défense, les SSII. Mon CV actualisé est en ligne sur LinkedIn.

Je suis quotidiennement confronté à des questions de choix stratégique, à des projets de cessions-acquisitions, de R&D, d’investissement, de numérisation, d’automatisation, de délocalisation, d’externalisation, de financiarisation, de formation, de restructuration, de plans sociaux… Je connais le rationnel des marchés financiers, des conseils d’administration, des comités exécutifs, de la gestion de projet ; la puissance des normes comptables et des agences de rating, la logique des benchmarks et des cash flows actualisés, les outils et les pratiques des cabinets conseil ; ainsi que les enjeux du dialogue social et les difficultés des représentants des salariés à faire valoir le point de vue de la pérennité économique, de l’emploi et des conditions de travail. J’ai l’opportunité d’observer de près comment se dessinent les orientations stratégiques des principaux acteurs de l’économie mondiale, et je suis interpellé par les implications à long terme que préparent ces stratégies. Depuis la crise de 2008, j’ai perdu confiance dans la capacité de la rationalité occidentale à sécuriser l’avenir d’une civilisation devenue planétaire, mais restant dépourvue de pensées, d’outils et de pratiques pertinents à cette échelle. L’économie mondiale va, à grande vitesse et en accélérant, vers d’évidentes impasses technoscientifiques, énergétiques, climatiques, génétiques, et surtout humaines. Personne n’est en charge de ces implications, qui ne sont donc de la responsabilité juridique d’aucune entreprise, d’aucun gouvernement, d’aucune instance internationale. BH22 vise à rassembler quelques réflexions à la croisée de ces problématiques.

Vous inspirez-vous de quelques travaux ou auteurs en particulier ?

J’ai suivi différents cursus de formation à la gestion et au management, mais je suis de formation philosophique au départ. Je pense être plus particulièrement redevable à Descartes et Nietzsche. Ces deux auteurs m’ont certainement un peu plus marqué que les autres. Descartes pour son obsession de la clarté et de la rigueur, Nietzsche pour son obsession du sens et de la projection.

Et, concernant les problématiques centrales de BH22, j’ai été au départ largement inspiré par Paul Valéry, Gaston Berger, Hans Jonas, Günther Anders et Daniel Innerarity, c’est-à-dire les quelques auteurs – trop rares à mon avis – qui ont fait de la réflexion sur l’avenir le centre de leurs investigations. Je suis également de près tous les travaux de prospective, d’où qu’ils viennent, et en particulier les travaux de la futurologie américaine. Mais je dois mentionner une attirance de plus en plus forte pour les réflexions de type historique ou philosophique. J’ai le sentiment que là résident nos plus solides atouts pour sortir de la crise contemporaine de l’avenir. Car les issues des impasses actuelles de civilisation seront d’ordre philosophique, politique et culturel, plus sûrement que d’ordre technologique, industriel ou financier. L’idée de progrès qui nous a servi de guide depuis les Lumières jusqu’à la fin du XXe siècle est obsolète, elle devient à présent contre-productive, suicidaire – nous devons en élaborer une nouvelle. L’humanité doit inventer une façon neuve de poursuivre son chemin vers l’émancipation. Il y a dans cette affaire à la fois un côté tragique et un côté exaltant. BH22 essaie d’apporter un maximum de clarté sur cette question, de multiplier les angles de vue. Il s’agit, dans mon esprit, de se préparer à de profonds bouleversements, voire de produire des idées de transformation qui rendraient concevables la poursuite d’une certaine forme de progrès tout en évitant les impasses dans lesquelles la civilisation pourrait aussi bien sombrer.

La vie des entreprises en sera bientôt profondément modifiée. Leur vocation, leur utilité et leur rôle dans le tout de la vie sociale sera redéfini ; leur centralité sera mieux reconnue, mais leurs responsabilités en seront augmentées. Les avantages compétitifs de demain n’auront plus rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Une nouvelle déontologie encadrera la stratégie des plus grands acteurs de l’économie mondiale. L’entrée dans l’anthropocène n’offre pas d’autre option : elle impose un nouveau cadrage cosmologique des plus grandes entreprises humaines, publiques et privées, dans le monde entier.

Justement, qu’est-ce que l’anthropocène, dont vous faites régulièrement un sujet central dans vos écrits et vos exposés ?

L’anthropocène est le concept au travers duquel nous prenons conscience que les politiques et stratégies déployées par les principaux acteurs de la mondialisation conduisent à l’effondrement de la civilisation occidentale et, partant, de l’ensemble de la planète. L’entrée dans l’ère de l’anthropocène signifie que nous avons franchi le seuil à partir duquel l’avenir de la biosphère ne dépend plus que de nous, espèce humaine, devenue surpuissante, mais malheureusement incapable de contrôler cette surpuissance. L’humanité, sa démographie, son industrie et ses technologies en expansion sont devenues les facteurs les plus déterminants des équilibres du vivant. A partir de l’anthropocène, il n’existe plus de nature naturelle. Il n’existe plus qu’une seule nature, humaine.

L’anthropocène est le marqueur à partir duquel il devient officiellement coupable de prolonger les logiques technoscientifiques et économiques en vigueur dans l’économie mondialisée du XXIe siècle. Toute la série Clés d’accès au XXIIe siècle, dont je présente plusieurs extraits sur le site BH22, représente un effort pour envisager une nouvelle infrastructure de civilisation, apte à supporter une projection sur le long terme – en l’occurrence à l’horizon du siècle prochain.

Jean-François Simonin, septembre 2017

Jeremy Rifkin : la troisième révolution industrielle

La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie, le monde

[2011], Les Liens qui Libèrent, 2012.

 

Que penser, avec six années de recul par rapport à la première édition de ce livre, de cette affaire de troisième révolution industrielle ? Il s’agissait d’un modèle intéressant de transition énergétique formulé par Jeremy Rifkin, une sorte de rencontre entre nos besoins en énergie renouvelables et les nouvelles capacités industrielles issues du numérique. Les travaux prospectifs de Rifkin, il faut le souligner, avaient aussi le mérite d’affronter réellement le problème énergétique au niveau qui convient, c’est-à-dire planétaire. Rifkin ayant ses entrées chez les principaux acteurs de la mondialisation, son idée a fait le tour du monde et a déjà inspiré de nombreux programmes concrets d’investissement ou de renouvellement d’infrastructures industrielles ou urbaines. Retour sur les fondamentaux de ce concept.

Pour Rifkin, nous sommes à la veille d’une nouvelle convergence entre technologie des communications et régime climatique. La convergence entre la communication par Internet et les énergies renouvelables inaugure une nouvelle révolution industrielle, la troisième. Prochainement, dit-il, des centaines de millions d’êtres humains vont produire leur propre énergie verte dans leurs habitats, leurs locaux professionnels, et la partager entre eux au travers de réseaux intelligents d’électricité distribuée, de la même façon qu’ils créent et partagent leur propre information sur Internet. Résumée de façon très schématique, la troisième révolution industrielle de Rifkin consiste à profiter des dernières avancées technologiques, notamment dans les réseaux informatiques, et à les adapter au captage et à la transmission de l’énergie. Ainsi on pourrait potentiellement transformer tout endroit sur la terre en un site de captage d’énergie renouvelable, principalement solaire, et on utiliserait le réseau internet pour la distribution et l’acheminement de cette énergie sur les lieux de consommation. Avec l’avantage, dit Rifkin, de bénéficier principalement aux pays du Sud, les plus pauvres mais souvent les plus ensoleillés, les aidant ainsi à compenser une partie de leur retard de développement économique. Car chaque domicile, notamment, pourrait devenir un dispositif de captage privilégié, afin de lui procurer l’énergie nécessaire au foyer qu’il abrite, et un surplus d’énergie commercialisable sur le réseau mondial qui aura été adapté pour cela. Rifkin a longuement détaillé :

… les cinq piliers de la troisième révolution industrielle : (1) le passage aux énergies renouvelables ; (2) la transformation du parc immobilier de tous les continents en ensemble de microcentrales énergétiques qui collectent sur site des énergies renouvelables ; (3) le déploiement de la technologie de l’hydrogène et d’autres techniques de stockage dans chaque immeuble et dans l’ensemble de l’infrastructure, pour stocker les énergies intermittentes ; (4) l’utilisation de la technologie d’Internet pour transformer le réseau électrique de tous les continents en inter-réseau de partage de l’énergie fonctionnant exactement comme Internet (quand des millions d’immeubles produisent localement, sur site, une petite quantité d’énergie, ils peuvent vendre leurs excédents au réseau et partager de l’électricité avec leurs voisins continentaux) ; (5) le changement de moyens de transports par passage aux véhicules électriques branchables ou à pile combustible, capables d’acheter et de vendre de l’électricité sur un réseau électrique interactif continental intelligent. (p. 59)

Lorsque ces cinq piliers seront opérationnels, estime Rifkin, ils constitueront une plateforme technologique indivisible et « les synergies entre piliers constitueront un nouveau paradigme économique capable de transformer le monde. » (p. 106) Rifkin se veut hyperréaliste : « La troisième révolution industrielle n’est pas une panacée qui guérira instantanément la société de ses maux, ni une utopie qui nous conduira à la Terre promise. C’est un plan économique pragmatique, sans fioritures, pour tenter la traversée jusqu’à une ère postcarbone durable. S’il y a un plan B, je ne le connais pas. » (p. 106). Pour Rifkin, les régimes énergétiques configurent la nature des civilisations, c’est-à-dire leur façon de s’organiser, de travailler, de répartir les fruits de ce travail, d’exercer le pouvoir et de structurer les relations sociales. Au cours du XXIe siècle, dit-il, le contrôle sur la production et la distribution de l’énergie va passer des compagnies centralisées géantes fondées sur l’énergie fossile à des millions de petits producteurs. Nous irons ainsi vers un nouveau type de capitalisme, un « capitalisme distribué » : ces millions de petits producteurs collecteront leurs propres énergies renouvelables sur leur lieu d’habitation ou de travail et échangeront leurs excédents sur Internet. Et cette démocratisation de l’accès à l’énergie pourrait avoir un impact fort sur l’ensemble de la vie humaine à horizon BH22. Il pourrait en résulter un changement radical dans la répartition des pouvoirs scientifique, économique, politique et social dans les années qui viennent.

La thèse de Rifkin est véritablement intéressante à la fois par son ambition théorique et par le pragmatisme avec lequel il cherche à envisager une transition énergétique radicale, praticable dans les schémas de fonctionnement industriels contemporains. Elle est potentiellement révolutionnaire à certains égards. Elle propose de nouveaux modèles pour l’économie mondiale, avec par exemple la mise à l’écart des monopoles de l’énergie, la mobilisation de la quasi-totalité de la population mondiale sur la question du captage et de la distribution de l’énergie, le libre accès pour chaque être humain aux réseaux mondiaux. Avec cette troisième révolution industrielle, Rifkin propose de passer d’une civilisation organisée autour des rapports de forces géopolitiques à une « politique de la biosphère ».

Cependant, à l’analyse, on s’interroge. Comment construire ces réseaux ? N’est-ce pas trop compliqué, trop coûteux, trop consommateur de matières et d’énergies ? Sa troisième révolution industrielle n’est-elle pas une simple fable destinée à mimer l’adaptation des industriels aux nécessités écologiques ? Une notion tout juste bonne à contenter les dirigeants des grandes entreprises qui vont s’engouffrer dans cette technologisation à outrance pour accroître leurs profits et s’exonérer de leurs responsabilités sociales et environnementales. Dans le monde de Rifkin, le pouvoir passe aux experts, aux technologies et aux multinationales. On contourne les groupes du secteur de l’énergie mais on se fond dans les groupes du secteur de l’informatique et de l’information. Le monde repose sur des systèmes ultra sophistiqués en réseaux, via des serveurs géants aux mains de quelques entreprises mondiales qui récupèrent au passage et exploitent des données de type Big Data. L’homme s’efface. Le concept de Rifkin n’est-il pas tout simplement symptomatique des illusions de la futurologie américaine ? On évite toute remise en cause politique ou sociale et on attend des technologies qu’elles nous livrent clé en main un monde de bonheur qui résoudra nos antagonismes de type croissance verte autoproclamée/pénurie de ressources, entropie/expansion miraculeuse des énergies, liberté individuelle/société de contrôle, dispersion de la puissance/centralisation de la gouvernance mondiale. Au final le concept de troisième révolution industrielle sera peut-être pertinent localement, en certaines circonstances précises. Mais pas nécessairement au niveau mondial, comme l’envisage Rifkin.

Nous pouvons douter d’emblée, c’est certain, de l’intérêt des travaux de Rifkin. Nous pourrions en rester là et classer ces travaux au rayon des utopies scientistes caractéristiques de la futurologie américaine. Mais il serait dommage de ne pas poursuivre sa réflexion. Car nul n’est allé plus loin que lui dans la projection sur le long terme de l’impact possible des évolutions technologiques en cours. Il est à ma connaissance le seul prospectiviste à avoir intégré pleinement les caractéristiques biophysiques de l’ère de l’anthropocène, même s’il n’utilise jamais ce terme. Du coup, sa passion pour les technologies, sa connaissance des enjeux stratégiques économiques et politiques, du monde de l’entreprise et des gouvernements, associés à sa sensibilité aux enjeux environnementaux, lui confèrent un statut à part dans le domaine de la prospective. Et sa croyance dans les bienfaits de l’innovation technologique, fut-elle utopique, lui permet de mettre à jour d’intéressantes analyses et préconisations dont il serait dommage de se priver. Rifkin a prolongé utilement ses réflexions dans La nouvelle société du coût marginal zéro, et surmonte la faiblesse de certaines thèses de La troisième révolution industrielle.

Jean-François Simonin, Mai 2016